Le Feu

par

L'escouade

Lesmembres de l’escouade vont et viennent, au gré des blessures ou des morts.Certains d’entre eux sont décrits plus précisément, car ils sont au centre derécits rapportés par Barbusse. Ils viennent de toute la France métropolitaine,leur langage commun est un sabir fait de français, de patois, de jargonmilitaire et d’étranges néologismes. On les découvre, un à un, au début duroman, lors du réveil dans la tranchée. Parmi eux il y a Volpatte : « uncarré de figure jaune, iodée, peinte de plaques noirâtres, le nez cassé, lesyeux bridés, chinois, et encadrés de rose, une petite moustache rêche et humidecomme une brosse à graisse. » Il y a un ancien, le père Blaire : « Sespetits yeux clignotaient dans une face où végétait largement la poussière.Au-dessus du trou de sa bouche édentée, sa moustache formait un gros paquetjaunâtre. Ses mains étaient sombres, terriblement : le dessus si encrassé qu’ilparaissait velu, la paume plaquée d’une dure grisaille. Son individu,recroquevillé et velouté de terre, exhalait un relent de vieille casserole. »Il y a Tulacque : « Tulacque est magnifique. Il porte une casaquejaune citron, faite au moyen d’un sac de couchage en toile huilée. Il apratiqué un trou au milieu pour passer la tête et a assujetti, par-dessus cettecarapace, ses bretelles de suspension et son ceinturon. Il est grand, osseux.Il tend en avant, lorsqu’il marche, une énergique figure aux yeux louches. »

Àtravers ces descriptions, le lecteur apprend une foule de choses. Les soldatsde ligne ont des corps abîmés, se protègent comme ils peuvent des intempéries.Ce sont des obscurs, des petites gens, pas des intellectuels. Ces derniers sontsous-officiers, officiers, où à l’arrière. Le regard de Barbusse se place à labase de la base, parmi la chair à canon, au sein de ceux qui subissent.

Ilsont leur langage propre, leurs codes. Quand ils s’interpellent, on croiraitqu’ils s’insultent : « bou Diou d’bandit ! », « DuFessier », « face de pet », « pou volant », « T’esjamais là, œuf ! »… C’est violent, truculent, coloré, on sesouvient de Rabelais. Cela a de quoi surprendre le non-initié, et cela acertainement surpris le lecteur de l’arrière en 1916. Mais nul doute que ceux quiavaient connu le front y ont reconnu le langage de leurs frères d’armes. Etquelle chaleur fraternelle quand ils s’appellent « Mon vieux » !Cela dit, jamais Barbusse n’indique que ces hommes feront route ensemble plustard, après le conflit. L’escouade, personnage à part entière, n’existe quedans la guerre. Ce phénomène de camaraderie qui ne perdure pas au-delà ducombat est décrit dans tout récit authentique sorti de la guerre. Les lienstissés à cette occasion sont plus forts que tout mais n’existeront que dans cecadre terrible.

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