Le Feu

par

Le langage de la guerre et les langages de la France

D’abord,il y a le langage, ce par quoi tout commence… À ce titre, Barbusse le poète achoisi le réalisme le plus total, en transcrivant fidèlement le langage despoilus, s’inscrivant ainsi dans la lignée de Louis Pergaud – un autre prixGoncourt avec La Guerre des boutons –et annonçant Céline ou, dans un genre très différent, Frédéric Dard, pour laliberté de langage et le refus de tout académisme. On peut imaginer que nombrede lecteurs ont été surpris de lire des paragraphes comme celui-ci : « Monvieux, le frère Miroton, il était là, le derrière dans un trou, plié ;i’zyeutait l’ciel, les jambes en l’air. I’ m’présentait ses pompes d’un air dedire qu’elles valaient l’coup. “Ça colloche”, que j’m’ai dit. Mais tu parlesd’un business pour lui reprendre ses ribouis : j’ai travaillé dessus, àtirer, à tourner, à secouer, pendant une demi-heure, j’attige pas : avec sespattes toutes raides, il ne m’aidait pas, le client. Puis, finalement, à forced’être tirées, les jambes du macchab se sont décollées aux genoux, son frocs’est déchiré, et le tout est venu, v’lan ! J’m’ai vu, tout d’un coup, avec unebotte pleine dans chaque grappin. Il a fallu vider les jambes et les pieds ded’dans. »

Ceparti-pris de réalisme langagier va très loin, rendant compte de la diversitédes langages parlés en France en 1915, quand l’uniformisation linguistique dupays n’était pas encore achevée, comme en témoignent les citations de Becuwe,le soldat né dans le Nord : « Laissez-mi bric’ler cha. Ch’n’est pointn’n’affouaire. Arrangez cheul’ment ilà in ch’tiot foyer et ine grille avec d’fourreauxd’baïonnettes. J’sais où c’qu’y a d’bau. J’allau en fouaire des copeaux avecmin couteau assez pour cauffer l’marmite. V’s allez vir… »

Barbusse se met en scènedans quelques pages, quand un camarade qui le voit prendre des notes luidemande s’il osera écrire leurs gros mots. Oui, répond Barbusse. Tant mieux,répond le camarade. Changer leur langage, ce serait les trahir.

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