Le moine

par

Combat entre vice et vertu

Ambrosio est un homme vertueux, les Madrilènes l’appellent « Saint Ambrosio ». Il a passé sa vie à réprimer les plaisirs de la chair, à les taxer de vices, vices dont il devait absolument s’éloigner. Son comportement fait de lui le moine le plus populaire de Madrid. Mais cet homme pieux tombe fou amoureux d’une femme qui lui fait découvrir les plaisirs de la chair et il en devient esclave. Le moine, symbole de religion, de sainteté, succombe aux plaisirs de la chair comme le plus commun des mortels. Il s’agit du rapport conflictuel entre les enseignements de la religion et la vie, son lot quotidien. Ambrosio, l’homme à la double personnalité, finit par renoncer aux enseignements, à tous ces préceptes de la religion pour s’ouvrir à une autre vie. À travers ce personnage, Lewis pose le problème de l’applicabilité des préceptes de l’Église. Le moine façonné par les Capucins déshonore ses vœux et semble le regretter : « Femme dangereuse! dit-il, dans quel abîme de misère vous m’avez plongé! Si l’on découvre votre sexe, mon honneur, ma vie elle-même devront payer quelques instants de plaisir. Insensé que je suis de m’être livré à vos séductions! Que faire à présent? Comment expier mon offense? Quel sacrifice peut acheter le pardon de mon forfait? Malheureuse Mathilde, vous avez à jamais détruit mon repos! » (p.187). Il est en proie à ses démons. Il est paniqué et paraît plus préoccupé par son image, son honneur que par sa foi. Il maudit les plaisirs qui, une heure auparavant, le plongeaient dans une totale extase. L’auteur expose ici le déchirement de nombreux hommes de Dieu.

En effet, Lewis écrit au XVIIIe siècle sur un problème qui est aujourd’hui encore d’actualité : le mariage des hommes d’église. Ils sont tous soumis à la tentation des plaisirs de la chair et bon nombre finissent par céder. Leur vœu de chasteté, de célibat se retourne contre eux. Ils se retrouvent emprisonnés dans leur engagement et peuvent faillir à n’importe quel moment. C’est ce qui arrive aujourd’hui où les cas de prêtres pères ne cessent de s’accroître. C’est aussi une hypocrisie que Lewis veut exposer ici. En effet, Ambrosio maudit Mathilde et se maudit d’avoir succombé. Mais, est-il sincère ? N’est-ce pas juste un moyen de se donner bonne conscience ? : « N’avez-vous pas partagé mon plaisir ? » (p.188). Cette question que lui pose Mathilde est très pertinente. Il a partagé son plaisir avec elle et veut le nier et c’est là que réside l’hypocrisie des hommes d’église : « Les désirs d’Ambrosio se rallumèrent; les dés étaient jetés; ses vœux étaient déjà rompus; il avait déjà commis le crime : à quoi bon s’abstenir d’en savourer le fruit? Il la serra contre son sein avec un redoublement d’ardeur. Dégagé de tout sentiment de honte, il lâcha la bride à ses appétits immodérés » (p.188). L’auteur met ainsi en lumière l’attitude des hommes d’église. C’est une interpellation à l’intention des décideurs religieux : « Êtes-vous vraiment à l’abri de ce besoin physiologique et psychologique ? Est-ce vraiment possible pour un homme de résister à cet appel ? ». L’auteur ne le pense pas car il nous présente un homme d’église qui découvre les plaisirs de la chair et n’arrive plus à s’en passer. Il est envahi et même hanté par ceux-ci. Lewis estime qu’en essayant de résister à la tentation, les religieux ne font que retarder l’échéance. C’est une méthode palliative car elle ne met pas un terme à ce problème. Elle n’est pas réaliste ni efficace. L’auteur ne parle pas du diable car il estime que les plaisirs de la chair, les émotions et le bonheur qui en découle sont des créations de Dieu. À travers Mathilde, il souligne : « Crime, ai-je dit? En quoi consiste le nôtre, si ce n’est dans l’opinion d’un monde sans jugement? Que ce monde l’ignore, et nos joies deviennent divines et irréprochables. Vos vœux de célibat étaient contre nature; l’homme n’a pas été créé pour un tel état, et si l’amour était un crime, Dieu ne l’aurait pas fait si doux et si irrésistible. » (p.188). Il s’agit ici de la conception et de l’opinion de la majorité des gens concernant cette question. Question qui continue et continuera longtemps encore d’être débattue au sein de l’église catholique. L’auteur semble vouloir souligner le paradoxe de l’église catholique romaine qui, contrairement aux autres congrégations, empêche ses prêtres d’avoir une épouse.

C’est une question qui divise l’opinion. C’est aussi un signe de la faillite de l’église catholique car Agnès qui est une nonne tombe enceinte et veut s’enfuir du couvent pour s’établir avec le père de son enfant. Ironiquement, c’est Ambrosio, le moine qui est loin d’être irréprochable qui va la dénoncer à l’abbesse.

Au final, nous pouvons dire que le moine est loin d’être l’homme saint que les Madrilènes aiment. Sa véritable identité est loin de l’image pieuse qu’il présente au monde. Il succombe à la tentation et n’arrive plus à se départir du besoin de la chair. Seulement, Lewis ne nous montre pas ici la défaite d’un individu mais celle de toute institution. L’église catholique romaine, ses lois sont irréalistes et tant qu’elle ne se penchera pas de manière critique sur celles-ci, elle continuera d’être mis en échec, d’être traînée dans la boue par les frasques de ses représentants.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Combat entre vice et vertu >