Le moine

par

L’influence du roman gothique

Bien que Le Moine ne soit pas l’illustration du roman gothique la plus citée, le lecteur ressent tout de même l’influence de ce genre littéraire sur le roman. Le genre gothique est né en 1764 avec le Château d’Otrante d’Horace Walpone. Ce courant littéraire a marqué la littérature anglaise de la fin du XVIIIe siècle au début du XIXe. Comme nous l’ont souvent montré les adeptes du style gothique, ce style implique la noirceur, les choses sombres. Le courant littéraire est donc notamment reconnaissable aux évènements surnaturels, au décor (tombeaux, crânes, crypte …), aux personnages (religieux, démon, ange déchu), à la quête de l’exotisme des cultures latines/des états méditerranéens (Italie, et dans le cas de notre corpus Espagne) des ouvrages.

Comme nous pouvons le constater, sans même recourir à des extraits de l’œuvre, nous pouvons dire que Le Moine remplit la majorité des critères du roman gothique. En effet, la religion, notamment Ambrosio qui la représente est semblable à l’ange déchu. Celui qui était supposé incarner la vertu, la lumière représente à présent le vice. En outre, l’exotisme est présent à travers les paysages madrilènes où se déroule l’intrigue. Entrons en présent dans cette œuvre pour souligner les extraits caractéristiques du roman gothique. En ce qui concerne l’exotisme, « la chanson de la bohémienne » (p.34) nous amène aux bords de la méditerranée.

Par ailleurs, le surnaturel et les décors d’effroi ne sont pas en reste. Revenons au chant de la bohémienne qui glace le sang : « Venez, donnez-moi la main! Mon art surpasse tout ce que jamais mortel a connu. Venez, jeunes filles, venez! Mes miroirs magiques peuvent vous montrer les traits de votre futur mari. Car c’est à moi qu’est donné le pouvoir d’ouvrir le livre du destin, de lire les arrêts du ciel et de plonger dans l’avenir. Je guide le char d’argent de la lune pâle; je retiens les vents dans des liens magiques; j’endors par mes charmes, le dragon rouge, qui aime à veiller sur l’or enfoui. Protégée par mes sortilèges, je m’aventure impunément aux lieux où les sorcières tiennent leur sabbat étrange; j’entre sans crainte dans le cercle du magicien, et je marche sans blessure sur les serpents endormis. Tenez! voici des enchantements d’une merveilleuse puissance! Celui-ci garantit la foi du mari; et celui-ci, composé à l’heure de minuit, forcera le plus froid jeune homme à aimer. S’il est une jeune fille qui ait trop accordé, ce philtre réparera sa perte. » (p.34). Le roman gothique est présent dans toute sa splendeur : magie, sorcellerie, philtre, serpents tout y passe.

De plus, les sépulcres, les caveaux, le diable, Lucifer, l’ange déchu, « l’ennemi du genre humain » (p.224) ne sont jamais loin et c’est le religieux, Ambrosio, semblable à cet être démoniaque qui requiert son invocation. De fait, après avoir découvert les pratiques magiques de Mathilde, Ambrosio détourne son attention de celle-ci pour la recentrer sur celle qu’il a en fait toujours désirée : Antonia. Mathilde se propose d’user de sorcellerie pour l’aider à conquérir Antonia : « Venez! dit-elle, et elle lui prit la main; suivez-moi, et soyez témoin des effets de votre résolution. À ces mots, elle l’entraîne précipitamment. Ils passèrent dans le lieu de sépulture sans être vus, ouvrirent la porte du sépulcre, et se trouvèrent à l’entrée de l’escalier souterrain. Jusqu’alors la clarté de la lune avait guidé leurs pas, mais à présent cette ressource leur manquait. Mathilde avait négligé de se pourvoir d’une lampe. Sans cesser de tenir la main d’Ambrosio, elle descend les degrés de marbre; mais l’obscurité profonde qui les enveloppait les obligeait de marcher avec lenteur et précaution. « […] il réfléchit qu’Antonia serait le prix de son audace; il s’enflamma l’imagination en énumérant les charmes de sa maîtresse; il se persuada qu’il aurait toujours, comme avait dit Mathilde, le temps de se repentir; et que, puisqu’il n’avait recours qu’à elle et non aux démons, le crime de sorcellerie ne pourrait lui être imputé.[…] De plus profonds gémissements suivirent ces paroles; puis elles s’évanouirent par degrés, et le silence universel régna de nouveau. — Que signifie cela? pensa le moine effaré.

En ce moment une idée qui lui traversa l’esprit le pétrifia presque d’horreur; il frémit, et eut peur de lui-même. […] Elle le guida à travers divers étroits passages; et de chaque côté, comme ils avançaient, la clarté de la lampe ne montrait que les objets les plus révoltants : des crânes, des ossements, des tombes et des statues dont les yeux semblaient à leur approche flamboyer d’horreur et de surprise. […] — Il vient! s’écria Mathilde avec un accent joyeux.

Ambrosio tressaillit, et attendit le démon avec terreur. Quelle fut sa surprise quand, le tonnerre cessant de gronder, une musique mélodieuse se répandit dans l’air! Au même instant le nuage disparut, et Ambrosio vit un être plus beau que n’en créa jamais le pinceau de l’imagination. C’était un jeune homme de dix-huit ans à peine, d’une perfection incomparable de taille et de visage; il était entièrement nu; une étoile étincelait à son front; ses épaules déployaient deux ailes rouges, et sa chevelure soyeuse était retenue par un bandeau de feux de plusieurs couleurs, qui se jouaient à l’entour de sa tête, formaient diverses figures, et brillaient d’un éclat bien supérieur à celui des pierres précieuses; des bracelets de diamants entouraient ses poignets et ses chevilles, et il tenait dans sa main droite une branche de myrte en argent; son corps jetait une splendeur éblouissante; il était environné de nuages, couleur de rose, et au moment où il parut, une brise rafraîchissante répandit des parfums dans la caverne. Enchanté d’une vision si contraire à son attente, Ambrosio contempla l’esprit avec délice et étonnement; mais toute son admiration ne l’empêcha pas de remarquer dans les yeux du démon une expression farouche, et sur ses traits une mélancolie mystérieuse qui trahissaient l’ange déchu et inspiraient une terreur secrète. […] — J’ai réussi, dit Mathilde, quoiqu’avec plus de difficulté que je n’en attendais. Lucifer, que j’ai évoqué à mon aide, refusait d’abord d’obéir à mes ordres : pour l’y forcer, il m’a fallu avoir recours à mes charmes les plus puissants. Ils ont produit leur effet; mais j’ai pris l’engagement de ne plus réclamer jamais son ministère en votre faveur. Songez donc à bien employer une occasion qui ne se représentera plus; désormais mon art magique ne vous sera d’aucune utilité; vous ne pourrez espérer de secours surnaturel qu’en invoquant vous-même les démons, et en acceptant les conditions de leurs services. » (p.227-232). Comme nous pouvons le constater, au début de cet extrait Ambrosio, l’hypocrite cherche à se dédouaner, à se dire qu’il a du temps pour se repentir et ne peut pas être directement blâmé car, prétend t-il, ce n’est pas lui qui appelle directement le diable. Quoi qu’il en soit, Mathilde lui fait bien comprendre que s’il veut obtenir des faveurs, il devra lui-même directement signé un pacte avec le diable. S’il est encore besoin de le souligner, nous voyons que ce roman respire le gothique. Cet extrait, qui n’en est qu’un parmi d’autres, illustre fort bien l’univers macabre du roman gothique.

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