Le Mystère de Marie Roget

par

La méthode « Dupin »

Lepersonnage du chevalier Dupin était déjà présent dans la nouvelle qui précèdelogiquement celle-ci, Double Assassinatdans la rue Morgue. Il est un homme respecté par le narrateur (anonyme) dufait de sa clairvoyance et de son raisonnement sans pareil.

Dupinest un enquêteur brillant, un homme au sens de l’observation très affuté etsurtout doté d’une foi absolu en le pouvoir du raisonnement logique. C’est surla base de la logique que Dupin conduit ses enquêtes et c’est la logique quistructure sa méthode d’enquête. La méthode d’enquête de Dupin estparticulièrement intéressante dans cette nouvelle d’Edgar Allan Poe. En effet,à aucun moment dans sa résolution de l’affaire Marie Roget le personnage neconduit d’enquête sur le terrain ; il n’interroge point les personnesconcernées, il ne cherche pas à reconstituer les événements et il ne va mêmepas essayer d’établir par lui-même une chronologie des faits. Pour toute sourced’information, l’enquêteur Dupin se contente des articles de journaux et desrapports de police compilés pour lui par le narrateur.

« Pour des raisons que nous nespécifierons pas, mais qui sautent aux yeux de nos nombreux lecteurs, nous noussommes permis de supprimer ici, dans le manuscrit remis entre nos mains, lapartie où se trouve détaillée l’investigation faite à la suite de l’indice, enapparence si léger, découvert par Dupin. Nous jugeons seulement convenable defaire savoir que le résultat désiré fut obtenu, et que le préfet remplitponctuellement, mais non sans répugnance, les termes de son contrat avec lechevalier. »

Maisencore, le manque d’enquête sur le terrain est remarquable dans la conclusiondu récit. La solution apportée par Dupin est confirmée par la police, lecoupable est appréhendé et avec la résolution du mystère, l’ordre est denouveau établi. Mais le lecteur est tenu à l’écart de cette résolution. Cettelacune tend à affaiblir tout le travail d’enquête qui était déjà basé sur deséléments « en apparence si légers ».

Lepersonnage ne se borne cependant pas à absorber les informations des« feuilles publiques ». Il s’attèle à filtrer l’information qui y estprésente pour séparer les éléments utiles des conclusions erronées desreporters. Il cherche à séparer les faits du sensationnel populaire recherchépar les gazettes du crime. On pourrait percevoir cette façon de procéder commeune invitation de Poe à faire de même adressée au lecteur, et comme unedémonstration du pouvoir de la logique. En se contentant d’éléments qui étaientà la disposition de tous les lecteurs (tellement l’affaire Mary Rogers avaitdéfrayé la chronique), Poe cherche à démontrer qu’ils auraient tous été enmesure de résoudre le mystère qui a résisté aux forces de police, et ce enadoptant la logique tout comme son personnage.

Cependant,la volonté de Poe de se limiter aux coupures de journaux, sans jamais laisserson propre personnage conduire son enquête, a des effets qui se ressentent surles conclusions du personnage. Les conclusions de Dupin semblent moins absoluesque si elles avaient été appuyées par des éléments glanés sur le terrain. Etl’interprétation qui est faite des éléments apportés par les coupures dejournaux reste ouverte ; n’étant construite que sur le raisonnement et lessuppositions de Dupin, elle manque de l’irrévocabilité des conclusionsd’enquête habituelles, et laisse au lecteur la possibilité de se désolidariserde l’enquêteur.  

« La connexion des deux événementsavait en elle quelque chose de si palpable, que c’eût été un miracle que lepopulaire oubliât de l’apprécier et de la saisir. Mais, en fait, l’un des deuxattentats, connu pour avoir été accompli de telle façon, est un indice, s’il enfut jamais, que l’autre attentat, commis à une époque presque coïncidente, n’apas été accompli de la même façon. »

 

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