Le portrait de Mr W.H.

par

Une défense de l'homosexualité

Si Oscar Wilde se fait si prolifique dans la multiplicité des aspects que prend sa nouvelle, ce n'est pas dans un unique but esthétique et divertissant. Certes, il utilise cette diversité des genres pour s'en donner à cœur joie et utiliser toutes les ressources que l'écriture permet d'avoir, mais cependant vise un autre but: celui de défendre, à travers le personnage de Cyril Graham puis du narrateur, sa propre thèse quant à l'homosexualité de Shakespeare, et par extension, se livre à un véritable plaidoyer en faveur de cette différence si désapprouvée à son époque.

En effet, Oscar Wilde ne se cache pas, ou peu, de son attrait pour les hommes davantage que pour les femmes. Il écrira l'année suivante Le portrait de Dorian Gray, dans lequel son style d'écriture est sans équivoque, les allusions au magnétisme irradiant de l'éphèbe qu'est le héros éponyme et de la tension sexuelle qui plane sur de nombreuses scènes durant lesquelles les personnages masculins vantent la beauté de l'un ou de l'autre, montrant clairement leur homosexualité. Son roman sera d'ailleurs censuré et l'auteur jeté en prison pour un temps, d'où il ressortira amoindri et traumatisé par son expérience carcérale.

Cependant, Wilde se montre beaucoup plus prudent dans Le portrait de Mr. W.H. Plutôt que d'affirmer directement sa thèse dans un essai qui tendrait à prouver que Shakespeare était homosexuel, ce qui à coup sûr aurait été fortement contesté à l'époque, il passe par l'intermédiaire d'un personnage de fiction, en la personne de Cyril Graham et du narrateur, qui reste dissocié de l'auteur. Il ne prend donc pas le risque de s'affirmer personnellement comme le père de cette théorie, mais la délègue à un autre personnage, fictif, sur qui personne ne pourra faire porter de préjudice ou de peine.

De plus, la thèse d'Oscar Wilde, bien qu'étant ce qu'elle est, est présentée dans toute sa délicatesse et tout son esthétisme. En effet, selon Graham, W.H. aurait été le jeune Willy Hughes, un éphèbe, comédien du temps de Shakespeare, à une époque où les femmes étaient tenues à l'écart de la scène pour des raisons supposées d'éthique. Ainsi, les rôles féminins du théâtre élisabéthain étaient tenus par de jeunes hommes, encore glabres, au corps encore frêle et à la voix non atteinte par la mue. En effet, selon l'auteur, une fois la maturité masculine atteinte, l'éphèbe perd inévitablement de son charme: «…lorsque le menton devenait rêche et la voix rauque, une bonne partie du charme et de la grâce du spectacle disparaissait inévitablement». C'est donc à l'un de ses jeunes hommes que Wilde attribue la passion de Shakespeare, comparant avec abondance la délicatesse et la beauté de l'inconnu à celle d'un instrument ou d'une œuvre d'art. «…l’amour que lui portait Shakespeare était comme l’amour d’un musicien pour l’instrument délicat dont il a plaisir à jouer, comme l’amour d’un sculpteur pour un matériau exquis et rare qui lui suggère une nouvelle forme de beauté plastique, un nouveau mode d’expression plastique.». Ainsi, bien plus que de défendre la théorie de l'homosexualité de Shakespeare, Wilde va tout de même jusqu'à comparer celle-ci en général à une forme de pureté absolue, d'art porté au plus haut degré, d'esthétisme par excellence. Cette vision de l'homme rejoint donc son goût pour l'esthétisme, pour le beau et la décadence caractéristique de cette fin de siècle et ancre ainsi Oscar Wilde dans sa position de dandy raffiné, raffolant des beaux objets d'arts, de la délicatesse et du luxe.

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