Le portrait de Mr W.H.

par

Une œuvre plurielle

En quelques dizaines de pages seulement, Oscar Wilde réussit le pari de condenser plusieurs genres littéraires totalement différents, chacun possédant ses spécificités propres, et lui permettant ainsi de jouer de manière riche et prolifique, de son talent d'écrivain raffiné et d'un vocabulaire foisonnant.

En effet, la nouvelle se construit à la manière d'un vaste jeu d'écriture pour l'auteur.

Tout d'abord, il part d'une réalité historique littéraire, bien connue de ceux pour qui le théâtre britannique n'est plus un mystère ni un territoire vierge, en utilisant l'un des thèmes qui fait couler à l'époque le plus d'encre : l'identité de ce fameux Mr W.H à qui William Shakespeare dédie ses sonnets et dont l'anonymat reste encore et toujours intact. L'auteur britannique annonce donc dès le départ, dans le titre de son œuvre, une allusion à une des références majeures de la littérature anglaise à l'époque, et prévient ainsi le lecteur quant au public à qui s'adressera le roman. En effet, la nouvelle focalisera donc un public d'érudits et de personnes lettrées, qui, pareilles à Oscar Wilde, se seront à un moment ou à un autre, penchés sur la question de l'identité de Mr. W.H. En se référant aussi directement à cette référence en matière de culture littéraire, Wilde affirme son intérêt pour le théâtre de William Shakespeare, son goût pour sa poésie et son admiration pour le raffinement de sa parole. Choisir un tel thème n'est donc pas anodin puisque ceci vient également appuyer et renforcer la profonde culture littéraire de l'auteur et la haute estime que celui-ci porte au langage bien manié, et au pouvoir des mots.

Ainsi, le roman prend donc pour origine une composante réelle de la littérature. En cela, Oscar Wilde nous montre que la lecture n'est jamais cloisonnée aux seules pages qui la composent, qu'un seul ouvrage peut porter ses fruits et ses mystères par-delà lui-même et qu'il peut devenir matière à écrire d'autres œuvres. En effet, Wilde se prête ici au jeu de la mise en abyme, étudiant un ouvrage dans un ouvrage, faisant finalement tenir aux Sonnets de Shakespeare le rôle de personnage principal, investigateur de l'intrigue, davantage qu'à Cyril Graham, le protagoniste fictif conçu par l'auteur pour défendre sa thèse au fil des pages de la nouvelle. Ainsi, la nouvelle fait office de passerelle entre les différentes époques, les différentes conceptions du théâtre au fil du temps, et montre de façon dynamique et présente que la matière d'une œuvre littéraire ne meurt jamais avec son auteur, pouvant être sans cesse renouvelée et utilisée par d'autres.

Ainsi, ce statut de passerelle tissant des liens entre les œuvres permet de mettre en valeur un autre point qui constitue la spécificité du Portrait de Mr. W.H : la dimension divertissante, presque joueuse, de la nouvelle. En effet, Oscar Wilde s'amuse à créer un jeu de piste, une sorte d'enquête policière dans le milieu de la littérature. On y retrouve la passion de Cyril Graham pour l'intrigue, qui, désespéré de ne pouvoir affirmer comme irréfutable son dernier argument, fabrique un faux afin de pouvoir prouver une hypothèse qu'il considère comme la vérité. Wilde met donc en place toutes les ficelles du roman policier afin de pouvoir garder en haleine son lecteur, et de transformer la présentation de sa thèse en véritable jeu de piste: le suicide de Graham, préférant la mort à la honte et la rancœur de ne pouvoir prouver son hypothèse, fait ainsi partie de ce décor policier, qui s'efface au fur et à mesure que les indices et les potentielles pistes se découvrent. Wilde crée donc une trame fascinante, à la fois répulsive et attractive, autour du mystère de W.H.

Ainsi, à mi-chemin entre nouvelle policière, œuvre-passerelle et hommage à la littérature, Le portrait de Mr. W.H intrigue, divertit et apprend.

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