Le prince

par

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Nicolas Machiavel

Chronologie : Vie,
Regards sur ses œuvres & sa pensée

 

1469 : Nicolas
Machiavel – Niccolò Machiavelli en italien – naît à Florence en Italie dans une famille de la moyenne
bourgeoisie de la ville ; son père est notaire et paysan. Peu de traces
subsistent de la première période de sa vie. La plus ancienne date de 1497,
année où il écrit à son ami Ricciardo Bechi à propos de deux prédications de
Savonarole, moine dominicain qui exerce alors une dictature théocratique sur
Florence, et que Machiavel juge comme un « prophète désarmé »,
c’est-à-dire un homme entreprenant l’arène politique sans les moyens d’y
exercer sa domination et de s’y maintenir. L’année suivante, en 1498, un mois après le bûcher qui a
fait taire Savonarole, il fait son entrée dans la bureaucratie de la ville en tant que secrétaire de la deuxième
chancellerie
et des « Dix de pouvoir ».

1499-1512 : Au gré des destinations de ses missions diplomatiques comme représentant de la République
florentine, Machiavel rencontre et observe les hommes de pouvoir de toute
l’Europe, parmi lesquels César Borgia, qu’il admire beaucoup, Louis XII ou l’
empereur Maximilien Ier
de Habsbourg
. Il rédige de nombreuses dépêches, comptes rendus de ses expéditions, légations ou commissions,
qui témoignent d’une grande activité
et d’un fort amour de sa patrie. Il prend de nombreuses notes sur les façons de
gouverner des souverains et s’attarde par exemple sur la guerre pisane et les
manœuvres des mercenaires combattant pour le roi de France. Dans ces documents
peuvent déjà se discerner les grands thèmes et les thèses de sa pensée
politique en construction, comme le courage de camper sur des positions
extrêmes, l’importance de la force, le contrôle des circonstances.

Seront publiés après la
mort de l’auteur, en 1532, un Rapport sur les choses de la France
et un Rapport sur les choses de l’Allemagne. Machiavel loue dans le
premier la puissance de la couronne française, à laquelle les
grands féodaux, pour une bonne part de sang royal, sont soumis. Ce pays, dont
l’unité continue de s’affermir, peut
en outre compter sur d’importantes ressources agricoles. Machiavel s’attache également
à décrire le fonctionnement de ses institutions. L’Allemagne en revanche, si elle abrite des cités riches et une
population vertueuse caractérisée par sa continence et son goût de l’épargne,
ne pourrait réaliser que fort difficilement l’unité politique, du fait de rivalités internes entre l’Empereur,
les princes et les villes libres. Machiavel étudie en outre les avantages et
les manques de l’art militaire allemand.

Durant cette période
Machiavel a également écrit deux petits ouvrages en tercets intitulés Décennales.
Le premier, qui chronique les événements survenus en Italie entre 1494 et 1504,
paraît en 1506. Le second, resté inachevé, concerne la période 1504-1509. C’est
surtout les jugements politiques
qu’y livre Machiavel plutôt que leur valeur littéraire qui fait leur intérêt.

1512 : Machiavel
tombe en disgrâce lors du retour des Médicis à Florence, suite à
la victoire des Espagnols sur les milices florentines à Prato. On lui retire deux
mois plus tard sa charge puis, soupçonné d’avoir participé à une conjuration, il
est emprisonné, quelque peu torturé puis banni. Il se retire à Sant’Andrea in Percussina, à une vingtaine de
kilomètres de Florence où il possède une propriété et, forcé à l’inaction, il lit Tite-Live et compare la
glorieuse histoire romaine à l’instabilité de la République florentine en ces
temps de guerres. Il entame en 1513
la rédaction de ses Discours sur la première décade de Tite-Live (Discorsi sopra la prima deca de Tito Livio)
qui paraîtront en 1531. Il interrompt cependant leur rédaction pour écrire, en
quelques semaines, Le Prince (
De Principatibus), cet opuscule
sur l’art de gouverner
voué à figurer parmi les grands classiques de la
philosophie, et dont il espérait – son dédicataire est Laurent de Médicis – qu’il
l’aiderait à rentrer en grâce auprès des hommes désormais au pouvoir.

L’œuvre livre d’abord un classement
des États selon leur type, puis
l’auteur s’attache à étudier les moyens
de leur conquête et de leur conservation. Il traite ensuite de questions militaires, défend une conscription nationale et se montre opposé au mercenariat. Il termine
l’ouvrage en appelant de ses vœux la libération et l’unification de la
péninsule. Les chapitres de l’œuvre qui font parler de « machiavélisme » sont ceux où le
philosophe livre des conseils à l’homme
politique pour la conservation du pouvoir
. Celui-ci ne doit pas agir selon
des valeurs transcendantes, des normes morales, un idéal utopique, mais il doit
songer, en prenant en compte une réalité
concrète singulière
, à des actions
efficaces
, en sachant qu’une part d’aléatoire – la « fortuna » ou « fortune »
–, toujours à envisager, demande au bon politique de la « virtù »,
c’est-à-dire une volonté pure de pouvoir,
une capacité de réaction optimale. Il
signale par là cette fatale déroute de l’intelligence dès lors qu’on entre dans
le champ politique, où la volonté d’agir prévaut. César Borgia (1475-1507) est fréquemment cité comme un bon modèle de
l’homme politique idéal (aux côtés du condottiere
Castruccio
Castracani dont il écrira une Vie en
1520)
. Camper sur des principes
absolus, s’interdire l’usage de la violence, peut selon l’auteur mener à un
effet contraire à celui recherché, à verser, in fine, encore plus de sang. Le souverain ne peut échapper à la nécessité de la guerre, qui permet
d’asseoir le droit et la liberté. Quant au religieux, il se le soumet plutôt
qu’il ne s’y soumet. Il s’agit toujours de prévoir
et de dominer les situations historiques.
Cette œuvre scandalisa et continua
de scandaliser longtemps après sa parution. Ses thèses furent souvent réfutées,
par Frédéric II par exemple, auteur d’un Anti-Machiavel,
mais elles inspirèrent également de nombreux philosophes dont Spinoza et Montesquieu. La pensée de Machiavel fut parfois jugée uniquement opportuniste mais son prince idéal,
s’il n’obéit à aucune valeur transcendante, suit toutefois certains principes.
Diderot ou Rousseau considéraient pour leur part que les propos pragmatiques de
Machiavel révélaient aux peuples les arcanes du pouvoir qui les opprime. Le
succès de l’œuvre est en partie dû à la grande
puissance démonstrative de la prose machiavélienne,
qu’on retrouve également dans ses autres oeuvres.

Les Discours quant à eux apportent
un prolongement aux analyses du Prince.
Rome y est toujours présentée comme
un modèle de vigueur et les anciens romains des parangons de virtù. Machiavel n’a de cesse de déplorer avec amertume que
les hommes politiques actuels – des princes ignorants et corrompus selon lui – ne
les imitent pas. L’auteur étudie ici aussi la conquête et la conservation
du pouvoir
, les conditions de l’organisation d’un peuple en État, les
moyens de sa défense, contre les ennemis intérieurs et extérieurs. La politique est en effet toujours
présentée comme une lutte contre un
adversaire
. Toujours sans verser dans un strict opportunisme, Machiavel
réitère l’absence de nécessité de valeurs absolues pour guider le politique.

1519-1523 : Dans L’Art de la guerre (De re militari), écrit entre 1519 et
1520 et publié en 1521, œuvre composée de sept livres prenant la forme d’entretiens, Machiavel pense tout ce qui
a trait à l’institution militaire dans le cadre d’une conception politique
d’ensemble. Au-delà de considérations stratégiques, il présente par exemple,
une nouvelle fois, la nécessité de fonder l’armée d’un pays sur la conscription, les soldats issus du
peuple se montrant plus vaillants et déterminés. Il invoque ainsi le modèle romain, son armement, sa
tactique, mais également la vertu et la discipline qui le caractérisaient. Il
appuie l’importance de la ruse, des
intelligences et des volontés dans le combat, la force matérielle seule ne
suffisant pas à assurer la victoire. Il insiste également sur la part d’imprévisibilité du cours des évènements.
Ce texte, parmi les premiers à traiter de façon théorique et politique la
question militaire, préfigure ceux de Rousseau et Hegel.

Vers 1520, Machiavel a également composé la comédie en cinq actes La Mandragore. Nicia, riche
vieillard caractériel marié à Lucrezia, désespère que de leur union naisse enfin
un enfant. Callimaco, soupirant de la belle et vertueuse épouse, se faisant
passer pour médecin, convainc Nicia qu’il faut administrer à Lucrezia une
potion de mandragore qui tuera le premier homme à s’approcher d’elle ; un
jeune homme sera donc sacrifié dans l’affaire. Le faux médecin parviendra par
ce moyen, secondé par la propre mère de la jeune femme, à pénétrer dans la
chambre de Lucrezia et à la conquérir. Le ton, celui d’une farce burlesque, préfigure ce que sera la commedia dell’arte qui se
développe à partir de 1528. Dans la comédie
Clizia,
probablement écrite après La Mandragore,
Machiavel reprend le thème conducteur d’une pièce de Plaute, Casina. Tour à tour, la passion d’un vieil homme, Nicomaco,
pour la jeune femme éponyme, y fait l’objet de moquerie ou de compassion.
C’est finalement Cléandro, le fils de Nicomaco, dupé lui-même après avoir tenté
une tromperie, qui épousera Clizia. Comme La
Mandragore
, Machiavel donne pour cadre à sa pièce la Florence de son temps. Les vices des personnages semblent ainsi
mieux dénoncer ceux de l’époque, et l’auteur se sert de leurs diverses
manœuvres de tromperie pour
exemplifier et appuyer le bien-fondé de
ses thèses politiques
. Machiavel a également écrit une pièce intitulée L’Archidiable Belphégor (Belfagor arcidiavolo, 1518) et un
ouvrage de poésie en tercets, L’Âne d’or
(Asino d’oro, 1516).

En tant qu’historien, à
partir de 1523 surtout, il s’est
consacré à une Histoire de Florence, dont on lui avait confié la rédaction en
1520 sur l’impulsion du cardinal Jules de Médicis, futur pape sous le nom de
Clément VII. Elle paraîtra en 1532. Machiavel retrace l’histoire de la cité
italienne en partant de la chute de l’Empire romain et s’arrête à la mort de
Laurent de Médicis. Ce faisant il n’exerce aucun contrôle critique sur les
chroniqueurs qu’il utilise comme sources, et déforme en outre certains faits
pour que son histoire assoie mieux ses thèses politiques, notamment sa croyance en l’inefficacité des
milices mercenaires.

1525-1527 : En 1525, Machiavel connaît un modeste retour à la
vie publique quand on l’autorise à tenir à nouveau une charge à Florence.
L’année suivante, il travaille aux fortifications de la ville. Mais quand les
Médicis sont à nouveau chassés de Florence en 1527, Machiavel se trouve
compromis par les offres de service qu’il leur avait faites. Il meurt cette année-là à cinquante-huit
ans à Florence.

 

 

« Beaucoup se sont imaginés des républiques et monarchies qui
n’ont jamais été vues ni connues pour vraies. En effet, il y a si loin de la
façon dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui laisse ce qui se
fait pour ce qui se devrait faire apprend plutôt à se détruire qu’à se
préserver : car un homme qui en toute occasion voudrait faire profession
d’homme de bien, il ne peut éviter d’être détruit parmi tant de gens qui ne
sont pas bons. Aussi est-il nécessaire à un prince, s’il veut se maintenir,
d’apprendre à pouvoir n’être pas bon, et d’en user et n’user pas selon la
nécessité. »

 

« Donc, puisqu’un Prince
est obligé de savoir imiter les bêtes en temps et lieu, il doit surtout prendre
pour modèles le Lion et le Renard : le Lion ne sait pas éviter les
filets ; le Renard ne peut se défendre contre les Loups. Il faut donc être
Renard pour découvrir les pièges, et Lion pour se défaire des Loups. Ceux qui
se contentent d’être Lions manquent d’intelligence. »

 

Nicolas Machiavel, Le Prince, 1532

 

« La fortune
aveugle l’esprit des hommes quand elle ne veut pas qu’il s’oppose à ses
desseins. Telle est la marche de la fortune : quand elle veut conduire un
grand projet à bien, elle choisit un homme d’un esprit et d’une virtù tels qu’ils lui permettent de
reconnaître l’occasion ainsi offerte. De même, lorsqu’elle prépare le
bouleversement d’un empire, elle place à sa tête des hommes capables d’en hâter
la chute. »

 

Nicolas Machiavel, Discours
sur la première décade de Tite-Live
, 1531

 

« C’est
chose merveilleuse à considérer […] que la totalité ou la plupart de ceux qui
ont accompli de grandes choses dans le monde et ont excellé parmi les hommes de
leur temps ont eu une naissance ou des débuts humbles et obscurs, ou du moins
fortement contrariés par la Fortune ; ou bien ils ont été exposés aux
bêtes, ou bien ils ont eu un père si vil que, par vergogne, ils se sont
déclarés fils de Jupiter ou de quelque autre dieu […]. Je crois bien qu’en
agissant de la sorte, la Fortune entend démontrer au monde que c’est elle, et
non leur sagesse, qui fait les grands hommes, choisissant pour manifester son
pouvoir le moment de leur vie où cette sagesse ne peut intervenir en rien, et
où c’est à elle, Fortune, qu’il faut tout rapporter. »

 

Nicolas Machiavel, La Vie de
Castruccio Castracani da Lucca, 1520

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