Leçons d’éthique

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Le plaidoyer de l’éthique rigoureuse : un absolu à poursuivre

Aux côtés de la notion d’éthique indulgente assez souple et compréhensive, il y a l’éthique rigoureuse, très stricte, comme son nom l’indique. Pour Kant, cette éthique est bien évidemment plus difficile à suivre : elle ne laisse que très peu de marge d’erreur à l’être humain et ne lui pardonne pas ses errements, ses approximations, ses imperfections : « Mais l'éthique peut aussi être rigoureuse et réclamer la plus haute perfection morale. En fait, la loi morale doit elle-même être rigoureuse. Une telle loi, que l'homme soit en mesure ou non de l'accomplir, ne doit pas être indulgente et s'accommoder aux faiblesses humaines, car elle contient la norme de la perfection morale, laquelle doit être stricte et exacte. La géométrie donne par exemple des règles strictes, sans se demander si l'homme peut ou non les appliquer et les observer : le point qu'on dessine au centre d'un cercle a beau ne jamais être assez petit pour correspondre au point mathématique, la définition de ce dernier n'en conserve pas moins toute sa rigueur. De même, l'éthique présente des règles qui doivent être les règles de conduite de nos actions ; ces règles ne sont pas ordonnées au pouvoir de l'homme, mais indiquent ce qui est moralement nécessaire. »

Car cette forme d’éthique ne s’adapte pas à l’homme, c’est à l’homme de s’y adapter, d’y voir un absolu, un idéal, et de le poursuivre pour progresser : l’Homme doit suivre cette éthique et la respecter s’il veut persévérer dans une quête de perfection. Kant ne parle pas là de bonheur, ce n’est pas la quête d’un homme heureux qui est poursuivie ici, mais celle d’un homme accompli. En effet le bonheur n’est pas un bien en soi, il est volatile et peut entraîner des corruptions pour l’atteindre, ce qui n’est pas moral. L’auteur opère une sorte de tournant dans la philosophie, plaçant avec la morale le devoir au centre des activités indispensables à l’homme, et excluant donc une poursuite du bonheur. C’est en quelque sorte la volonté qui s’impose à elle-même des devoirs, au-delà des désirs et des caprices ; il s’agit donc d’une contrainte indépendante, reconnue devant les préférences ou les goûts – « Le principe subjectif du désir est le mobile, le principe objectif du devoir est le motif ».

Cette contrainte fait que l’homme doit réfléchir de manière différente : avant d’agir, il ne doit pas se demander si la chose qu’il fait lui plaît, mais si elle est nécessaire et juste ; il doit donc, conformément à cette contrainte, faire ce qui doit être accompli et réfléchir aux meilleures manières d’agir. La réflexion précédant toute action doit avoir pour but l’humanité et le progrès : « L’homme, et en général tout être raisonnable existe comme fin en soi, et non pas simplement comme moyen dont telle ou telle volonté puisse user à son gré ; dans toutes ses actions, aussi bien dans celles le concernant lui-même que dans celles concernant d’autres êtres raisonnables, il doit toujours être considéré en même temps comme fin. »

Kant est conscient que cette voie est difficile à poursuivre, que ce n’est pas celle de la facilité, mais elle est pour lui la forme la plus aboutie des normes pour l’Homme qui veut s’approcher de la perfection, tout en sachant qu’il ne l’atteindra jamais. Cette éthique encourage donc un travail constant sur soi-même pour être meilleur, progressivement chaque jour, et si chacun suit ce mouvement, chacun devient meilleur pour soi et pour son entourage : c’est de cette manière que les sociétés progressent, et que l’homme progresse au contact des autres.

Kant est lui-même sévère : il ne cherche pas d’excuse à l’humanité. Il affirme que le fait que la perfection n’existe pas n’est nullement une raison pour ne pas faire des efforts considérables pour tenter de s’en approcher, au maximum, même si chacun en restera loin, éternellement. Trouver des excuses à l’homme verserait dans l’indulgence, qu’il préfère rejeter. C’est ainsi un message d’espoir qu’il lance : chacun se doit d’être le meilleur possible, et ainsi, de génération en génération, par la transmission des savoirs et de la conduite en société, l’humanité fera quelques pas vers son idéal.

L’impossibilité d’atteindre ce but que Kant fixe n’est donc pas une raison pour enfreindre les lois morales de la rigueur, mais au contraire la raison pour laquelle il faut poursuivre, avec toute la volonté et le sérieux possibles, les règles qui sont posées. Ce travail apparaît comme infini, mais le but est de parcourir le plus de chemin possible entre sa situation actuelle et le but ultime qui est présenté. Tous ces éléments forment donc un cadre dans lequel chacun doit évoluer pour s’élever : ce cadre est absolument nécessaire, c’est un préalable indispensable pour aller de l’avant. Ces règles précises et qui semblent très austères sont comparées à des lois exactes et scientifiques ; Kant prend l’exemple des lois de la géométrie : elles sont exactes et parfaites et si on ne les suit pas, alors le résultat de tous nos travaux sera faussé. Il en va de même pour le travail de l’homme sur lui-même.

Cette éthique, en tant que science exacte et parfaite, est en soi incompatible avec l’homme, forcément imparfait, qui n’atteindra jamais ces préceptes. Kant voit donc dans cet idéal à atteindre, dans cette vertu absolue que l’on doit viser lors de ses agissements, une forme de valeur extérieure à l’homme ; elle est une entité indépendante et pure. Il dira de la loi morale : « la loi morale doit être pure », et pour impliquer une sorte de devoir d’être : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature ». On revient donc au concept de loi universelle de la nature comme forme de loi morale.

Pour conclure, on peut estimer que Kant rejette la bonne volonté au sens où on l’entend, qui est le fait de démontrer des efforts, que l’on réussisse ou non à atteindre ses fins. Selon lui, la bonne volonté est différente, il faut une volonté ayant des intentions pures, et la volonté est pure quand elle obéit à un devoir ; la bonne volonté est donc une bonne action, par devoir : « Une action accomplie par devoir tire sa valeur morale non pas du but qui doit être atteint par elle, mais de la maxime d’après laquelle elle est décidée ».

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