Les Chimères

par

La dimension autobiographique d’« El Desdichado »

« El Desdichado » est le premier sonnet des douze dont le recueil des Chimères est composé. Quand la source d’inspiration du poète pour certains des sonnets n’est pas clairement identifiable, nous pouvons cependant repérer sans trop d’efforts les influences qui ont œuvré à la création de celui-ci. En effet, le poème liminaire du recueil contient un investissement personnel de la part de l’auteur, une dimension autobiographique qui a participé à la célébrité de ces quelques vers. Ce poème fait écho à la personnalité et aux troubles traversés par Gérard de Nerval au moment où le poète l’a écrit, et apporte la justification en quelques lignes de la suite du recueil, une justification qui, sans être exhaustive, a toutefois le mérite d’éclairer quelque peu le lecteur dans sa lecture des sonnets suivants.

Tout d’abord, il faut savoir que le titre, « El Desdichado », peut se traduire par « le malheureux, l’infortuné, le dépossédé » en espagnol. Malgré l’abondance de termes équivalents pour cette traduction, tous renvoient à la notion de perte, de manque, de trouble. Ainsi, l’auteur réfère directement à sa propre personne dans le titre, ce qu’il tente d’expliquer au troisième vers : « Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé / Porte le Soleil noir de la Mélancolie ». Ce faisant, il exprime une perte, l’objet d’une quête qu’il ne peut cesser de poursuivre et qui peut être mis en parallèle avec le titre du recueil. Cette dépossession, cette perte peut être comprise comme celle de sa raison, de son bon sens. En effet, lorsque l’auteur écrit ses douze sonnets, il est constamment sous surveillance médicale, souffrant de troubles mentaux. Ceux-ci lui valent plusieurs séjours en internement, qui le laissent davantage détruit à chaque fois, avant que son état ne s’aggrave à tel point que la pendaison semble être la solution de dernier recours. Son suicide peut donc être pressenti dans« El Desdichado » par l’affirmation qu’il fait de lui-même comme un être dépossédé, démuni, privé de quelque chose.

De plus, nous noterons l’utilisation récurrente des temps du passé, référant bien souvent à des faits qui se sont produits, et qui ne sont plus, traduisant ainsi l’idée d’une rupture dans la continuité du temps et des habitudes, et qui désormais plonge le poète dans la souffrance. Ainsi, les vers « toi qui m’as consolé, Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie »puis plus loin : « J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène… » montrent la perte de cette consolation, de ces doux temps du rêve, qui désormais se sont effacés. C’est donc une nostalgie, un appel à un passé perdu que Nerval proclame dans« El Desdichado », une clameur en quête d’un espoir passible de lui rendre cette fortune disparue. Nous pouvons voir également une allusion poétique à sa propre folie naissante, qui l’étreint et l’étouffe, au vers 5 : « dans la nuit du tombeau ». Ce tombeau peut ne pas être pris au sens propre, mais davantage comme une prison personnelle, un carcan qui aveugle et rend sourd à tout appel extérieur, renvoyant donc aux troubles psychiques du poète.

Ainsi, l’évocation de sa propre personne dans ce premier sonnet lui donne une dimension autobiographique. Le poète justifie donc la suite de son recueil par la perte qu’il ressent et l’espoir qu’il a de la pallier. 

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