Les Chimères

par

La puissance de l’imaginaire : entre fantasme et mythologie

Il est nécessaire – pour tenter d’éclaircir son mystère – dedéfinir tout d’abord les différents sens selon lesquels nous pouvons comprendrele titre du recueil. Nous verrons ainsi que les définitions apportées donnerontchacune des informations sur le contenu des sonnets mais aussi sur lesdimensions diverses que revêt le recueil.

Une chimère peut être assimilée à une sorte de rêve éveillé,une lubie que l’on tente de réaliser par tous les moyens possibles, sans serendre compte de son caractère impossible à concrétiser. La chimère est uneidée qui hante, que l’on poursuit inlassablement, qui maintient à la fois enalerte et dans un état constant de dépendance quasi totale envers celle-ci. Eneffet, celui qui est possédé par une chimère vit dans un climat de folie doucequi déteint sur sa psychologie ; il bascule dans un environnement instabledans lequel il cherche par tous les moyens à justifier son obsession. Cettechimère tient son caractère inaccessible du fait qu’elle n’est qu’un simple produitde l’imaginaire de celui qui en est l’objet et seulement de lui. Elle n’estprésente qu’en lui et c’est lui qui crée son propre malheur. Son obsession estde la chercher désespérément hors de sa tête alors que c’est elle qui lui adonné naissance. Ainsi appliquée au recueil, cette définition renvoie sansdoute à l’état de folie dans lequel Nerval s’enfonçait de plus en plus, cettequête irraisonnée, irrationnelle qu’il poursuit tout au long de l’œuvre àtravers des allégories de plus en plus abondantes. Par exemple, dans Delfica, trois vers sontintéressants : « Ils reviendront, ces dieux que tu pleurestoujours ! / Le temps va ramener l’ordre des anciens jours ; / La terre atressailli d’un souffle prophétique… ». En effet, ils montrent la présence constante d’unpassé disparu mais le poème évoque pourtant son retour possible : ce quin’est plus pourrait donc revenir ; or, cela ressemble plutôt à une idéeabstraite : les anciens jours sont bel et bien passés et ils nereviendront pas, quelle que soit l’obsession évoquée.

Par ailleurs, le terme « chimère » peut avoir undeuxième sens : il désigne alors une figure du bestiaire mythologiquegrec. C’est un animal dénaturé, composé de différentes parties, chacune empruntéeà un animal existant ou mythique. Elle peut par exemple afficher la tête d’undragon, la queue d’un serpent, les membres d’un chien, le corps d’un lion, etbien souvent, elle s’avère féroce et maligne. La chimère grecque ne désignerien de bon, mais un de ses aspects semble assimilable au recueil : le caractèremultiple, recomposé de son corps. En effet, elle est le fruit d’unedégénérescence, d’une décomposition recomposée. Ainsi le poète, lui, utilisecette figure pour montrer que son œuvre possède justement ce caractère complexeet recomposé, fourni, et presque invraisemblable, qui est celui de la chimère.Nous pouvons également établir un lien avec le rôle symbolique de lachimère : celle-ci est souvent utilisée pour représenter l’appartenance àune lignée, notamment sur les blasons. Elle souligne l’identité et metjustement en évidence l’une des obsessions de Nerval, à savoir sa proprerecherche identitaire, ce sentiment de ne pas avoir trouvé sa personnalitéprécise, son moi définitif.

Ainsi, sous son aspect composite et complexe, la notion de « chimère » s’applique au recueil aussi bien soussa définition d’hallucination et de fantasme, que par son sens symbolique etmythologique.

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