Les Choses

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Georges Perec

Georges Perec – né Peretz –
est un écrivain français né à Paris en 1936
de parents juifs ayant quitté la Pologne dix années auparavant. L’enfant,
qui grandit d’abord dans le quartier de Belleville où sa mère tient un salon de
coiffure, connaît très tôt des drames puisque son père meurt sur le front alors
qu’il a quatre ans, et il perd sa mère, déportée en camp de concentration, trois
ans plus tard. Dès lors, la judaïté ne sera jamais synonyme de possibilité de
communauté pour lui mais d’absence, de silence. L’enfant passe la fin de la
guerre dans deux villages d’Isère chez des parents entre Villard-de-Lans et
Lans-en-Vercors. Adopté par une tante, il retourne à Paris en 1945. Il étudie
au lycée Claude-Bernard (Paris, 16e) puis au lycée
Geoffroy-Saint-Hilaire d’Étampes (Essonne). Avant d’aller étudier à la Sorbonne
il passe par une hypokhâgne mais il accorde peu d’importance à ses études et
après son service militaire il gagnera sa vie en faisant des enquêtes psychosociologiques puis en
tant que documentaliste en
neurophysiologie au C.N.R.S.

Ses activités d’écrivain ont cependant commencé dès 1955 alors qu’il rédige des notes pour La Nouvelle Revue française. Il
collabore aussi aux Lettres nouvelles,
la revue de Maurice Nadeau, en tant
que critique. Il publie en outre à partir de 1960 des textes sur la littérature
dans la revue Partisans de François
Maspero. Il connaît le succès dès sa
première œuvre publiée en 1965 ;
Les
choses 
: une histoire des
années soixante
, publiées chez Julliard par Nadeau, lui valent même le prix Renaudot. L’auteur se refuse à
appeler son récit un roman, la psychologie des personnages étant sommaire et
l’œuvre se focalisant davantage sur les objets,
qui envahissent l’espace, Perec ayant eu pour dessein d’illustrer la société de consommation, les
aspirations de chacun, qu’il avait pu étudier lors des enquêtes qu’il avait
menées. L’histoire se concentre sur un couple de psychosociologues en quête
d’identité et de sens, se cherchant un mode de vie adéquat avant d’accepter un
travail leur permettant d’appartenir à cette société de consommation que
proposent les magazines et le Guide
Julliard de Paris
notamment. Déjà le souci formaliste de Perec se manifeste
dans cette première œuvre à travers un usage
des temps
précis – qui semble déjà obéir à une contrainte – qui varie d’une partie à l’autre du texte. Le style,
similaire à celui de Flaubert,
relève quasiment de l’imitation.

L’année suivante en 1966 Perec publie Quel
petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?
, un récit qui
surprend son lectorat, tournant autour des tentatives de trois appelés parisiens
du contingent pour faire réformer un ami dans le contexte de la guerre
d’indépendance d’Algérie. Ce cadre narratif est prétexte au déploiement d’un jeu verbal consistant à faire usage du
plus grand nombre de figures de style possible.
Un jeu musical se rencontre aussi au gré de nombreuses répétitions de mots ou
de phrases au fil de l’œuvre.

Un homme qui dort, récit à
la matière autobiographique qui paraît en 1967, met en scène un jeune étudiant
qui le jour d’un examen ne se réveille pas et qui à partir de là se détache
étrangement du monde. Tout ce qu’il observe dès lors attentivement, aidé de
sens comme aiguisés, se révèle n’avoir plus aucun sens. Le narrateur tout du
long s’adresse au lecteur sur un ton neutre, à la deuxième personne. Le lecteur
est ainsi invité à s’identifier à ce héros
apathique
qui semble exprimer un refus
de la société
ou du divertissement, et qui tente d’épuiser une vie où il ne
se passe rien en multipliant les activités qu’il dépouille de tout sens, en
agissant sur le mode de la répétition
comme pour se soustraire aux jougs du temps et de l’espace, dans un état entre veille et sommeil. Cette année
1967, Georges Perec fait son entrée à l’Ouvroir
de littérature potentielle
(Oulipo),
fondé six ans plus tôt, événement capital pour l’écrivain qui va dès lors
trouver de nouveaux cadres, de nouvelles
contraintes
pour l’aider à faire éclore sa littérature. Il sera avec
Raymond Queneau et Italo Calvino l’un des oulipiens les plus célèbres. Perec
parlera des règles auxquelles il décide d’obéir comme d’un « tamis contraignant », de
« canon absolu » qui interdisent un choix de mot arbitraire et
offrent un vaste champ de possibles.

Le premier roman oulipien de Perec, La
Disparition
, publié en 1969, s’attache à produire un texte sans la
moindre lettre « e », d’où sa dénomination de roman lipogrammatique. L’œuvre ressemble à un roman policier
tournant autour de la disparition d’Anton Voyl et de plusieurs assassinats. Les
Revenentes
en 1972 vient
offrir un contrepoint à l’œuvre, puisque n’y figure aucune autre voyelle que le
« e » – on nomme ce genre de lipogrammes un monovocalisme. Au gré d’une histoire à nouveau prétexte au jeu
verbal, l’écrivain s’affranchit des règles du français en même temps que le
récit se fait de plus en plus licencieux, jusqu’à pornographique. De nombreux
mots anglais sont utilisés pour pallier certaines difficultés, ainsi qu’une
homophonie rappelant Queneau, Perec s’autorisant par exemple à utiliser la
lettre « w » pour rendre le son « ou ».

Georges Perec a écrit de nombreuses œuvres à caractère autobiographique. Dans La
Boutique obscure
par exemple, en 1973, il raconte plus d’une centaine
de ses rêves, faits sur une période
de trois ans. Dans l’essai Espèces d’espaces, qui paraît
l’année suivante, il parle de son rapport à l’espace en considérant l’espace de
la page blanche comme l’espace urbain, l’espace sidéral ou celui de son lit. Son
œuvre d’inspiration autobiographique la plus marquante, qui paraît en 1975, est
W
ou Le Souvenir d’enfance
, où Perec mêle de façon alternée un roman
d’aventures ayant pour cadre une cité utopique grotesque régie par l’idéal
olympique, où tous les échanges sont réglés par le sport, qu’il avait imaginée
enfant ; avec des évocations de son enfance et de son adolescence, le
souvenir de ses parents disparus pendant la Seconde Guerre mondiale, cette
partie du récit, fragmentaire, étant marquée par le flou, l’absence, l’oubli,
l’hypothèse et l’anecdotique – le tout convergeant vers la dénonciation du camp
de concentration nazi comme l’enfant d’un capitalisme devenu fou. Ici le
travail littéraire apparaît clairement comme le compagnon d’un travail psychologique, que l’auteur
menait aussi dans les cabinets de psychothérapeutes. En 1978 dans Je me
souviens
, Perec reprend le principe
d’accumulation
qu’il déploie dans plusieurs de ses œuvres et dresse une
liste de plus de près de cinq cents souvenirs banals, minuscules,
insignifiants, qui évoquent une période située entre 1946 et 1961, soit de ses
dix ans à ses vingt-cinq ans. Il ne s’agit pas d’exposer seulement une mémoire
personnelle mais de fédérer la sienne avec celle de ses lecteurs, dont les
souvenirs propres sont sollicités. L’accumulation et la répétition dans l’œuvre
de Perec, de manière générale, visent une inclusion et n’ont rien de gratuit.
Il s’agit toujours d’élargir le monde tout comme les contraintes oulipiennes
élargissent la littérature plutôt qu’elles ne l’étouffent.

Perec conçoit et rédige La Vie mode d’emploi,
œuvre parue en 1978, sur une période de neuf ans. L’auteur s’essaie à rendre de
façon exhaustive, sur le mode du puzzle – Perec a choisi la dénomination de
« romans » pour cette œuvre –, la vie des habitants d’un immeuble de
rapport parisien de la plaine Monceau, et même de l’immeuble lui-même puisqu’il
évoque également ses locataires passés. Selon les vies observées, le ton peut
se faire tour à tour cocasse ou tragique ; l’auteur prend plaisir
à s’arrêter sur le détail, l’anodin. À travers les trois personnages
de Bartlebooth, Winckler et Valène, Perec propose un portrait de l’artiste, et même de l’homme considéré sur un mode
social et économique. Valène, qui figure le désir d’exhaustivité de Perec, est un
peintre qui conçoit l’idée d’un tableau qui rassemblerait toute l’expérience
passée enregistrée par sa mémoire, aussi bien ses sensations que ses rêveries. Le
succès de cette œuvre lui a permis de
quitter son poste de documentaliste en 1979 et se consacrer dès lors à ses
activités d’écrivains.

 

Perec a également publié de la poésie, dont le recueil La Clôture et autres poèmes (1980) dans
une veine autobiographique, ou encore Ulcérations
(1974) et Alphabets (1976). Son goût
du jeu sur les mots le mène aussi au verbicrucisme
et à d’autres jeux logiques ; il officiera notamment pour Le Point, Télérama et Ça m’intéresse.

Sa carrière dans le cinéma a débuté en 1974 à l’occasion de l’adaptation d’Un homme qui dort,
premier film du réalisateur Bernard Queysanne. Il tournera notamment avec
Robert Bober un documentaire sur les émigrants juifs et italiens arrivant aux
États-Unis dans Récits d’Ellis Island.

Parmi les écrivains majeurs qui l’ont inspiré,
figurent plusieurs auteurs inclassables comme lui tel Franz Kafka et Raymond Roussel,
auxquels il fait souvent référence et auxquels il a même emprunté ; mais
encore Nabokov, Queneau, Leiris, Melville ou Lowry.

 

Georges Perec meurt en 1982 à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) d’un cancer du poumon
à l’âge de quarante-cinq ans. Il conserve l’image d’un écrivain audacieux, d’un explorateur de la littérature soucieux de créer de nouvelles formes en expérimentant des
procédés de narration, diverses contraintes. Cette pratique ludique de la littérature, sa réputation de jongleur
virtuose de la langue ne doivent pas empêcher de prendre en compte la réflexion
de Perec sur une société consumériste et les dérives possibles du capitalisme,
ou sa capacité à évoquer une histoire personnelle et donc la dimension intime
de son œuvre. Pour ce faire il use de procédés formels comme le jeu avec une
lettre pour exprimer vide, absence et mort, autant de thèmes inscrits en lui dès son enfance et qui
forment le centre de ses travaux. Georges Perec s’est exprimé à ce sujet,
disant qu’il considérait l’écriture comme une affirmation de sa vie en même temps qu’un moyen de retenir quelque chose
de ses parents, de se souvenir de leur
mort
, et de manière générale de faire survivre quelque chose, d’où
peut-être ce procédé d’accumulation qui
est consubstantiel à son écriture, synonyme d’une quête de ce qui est à conserver,
jusqu’à l’insignifiant, qui va de pair avec une angoisse de la disparition.

 

 

« Où étaient les dangers ? Où étaient les menaces ?
Des millions d’hommes, jadis, se sont battus, et même se battent encore, pour
du pain. Jérôme et Sylvie ne croyaient guère que l’ont pût se battre pour des
divans Chesterfield. Mais c’eût été pourtant le mot d’ordre qui les aurait le
plus facilement mobilisés. Rien ne les concernait, leur semblait-il, dans les
programmes, dans les plans : ils se moquaient des retraites avancées, des
vacances allongées, des repas de midi gratuits, des semaines de trente heures.
Ils voulaient la surabondance ; ils rêvaient de platines Clément, de
plages désertes pour eux seuls, de tours du monde, de palaces.

L’ennemi était invisible. Ou,
plutôt, il était en eux, il les avait pourris, gangrenés, ravagés. Ils étaient
les dindons de la farce, de petits êtres dociles, les fidèles reflets du monde
qui les narguait. Ils étaient enfoncés jusqu’au cou dans un gâteau dont ils
n’auraient jamais que les miettes. »

 

Georges Perec, Les
choses : une histoire des années soixante
, 1965

 

« Les livres racontaient des histoires ; on pouvait
suivre ; on pouvait relire, et, relisant, retrouver, magnifiée par la
certitude qu’on avait de les retrouver, l’impression qu’on avait d’abord
éprouvée : ce plaisir qui ne s’est jamais tari ; je lis peu mais je
relis sans cesse, Flaubert et Jules Verne, Roussel et Kafka, Leiris et Queneau ;
je relis les livres que j’aime et j’aime les livres que je relis, et chaque
fois avec la même jouissance, que je relise vingt pages, trois chapitres ou le
livre entier : celle d’une complicité, d’une connivence, ou plus encore,
au-delà, celle d’une parenté enfin retrouvée. »

 

Georges Perec, W ou Le Souvenir d’enfance, 1975

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