Les Choses

par

Les personnages

La technique del’écriture de Perec consiste tout d’abord à passer par le prisme d’un coupleplutôt que par celui d’un personnage individualisé, dépassant ainsi laconception classique de personnages romanesques avec une histoire, unepsychologie et une singularité. Les personnages des Choses sont uncouple qui renvoie à tous les couples de leur temps : des personnages videset sans sentiments, mais pleins de désirs matériels et avides d’argent,d’objets, de « choses » que possèdent les autres.

Jérôme et Sylviesont deux Parisiens des années 1960, un jeune couple de psychosociologues pourdes enquêtes d’opinions, qui tentent de s’installer dans la vie et de trouverleur voie. Ils sont obsédés par l’idée de faire fortune, de devenir despossédants, et se perdent dans cette quête qui les consume : « De grandsélans les emportaient. Parfois, pendant des heures entières, pendant desjournées, une envie frénétique d’être riches, tout de suite, immensément, àjamais, s’emparait d’eux, ne les lâchait plus. C’était un désir fou, maladif,oppressant, qui semblait gouverner le moindre de leurs gestes. La fortunedevenait leur opium. Ils s’en grisaient. Ils se livraient sans retenue auxdélires de l’imaginaire. »

Les deux« héros » des Choses se présentent comme des personnages videset stagnants ; ils n’évoluent pas. Tout au long de l’œuvre ils ne sedéfinissent que par et à travers les objets qu’ils possèdent et les objetsqu’ils rêvent de posséder. En effet, Perec nous décrit deux antihéros quiincarnent toutes les valeurs négatives de cette société moderne ; superficielset incapables d’agir, ils cèdent la place aux « choses », qui formentles vrais « héros » de l’histoire. Perec intervertit donc lesrôles ; en donnant une importance démesurée aux objets qui les entourent,Jérôme et Sylvie se trouvent finalement chosifiés. À aucun moment du roman lelecteur n’assiste à un dialogue entre les personnages. Cette absence de parolesles place au deuxième plan et met le lecteur face à des personnages sansidentité.

Les « choses »se hissent, dès lors, au rang des personnages, et c’est là que résidel’originalité de cette œuvre singulière, aux considérations sociologiques.

Le rêve d’avoirtoujours plus de choses empêche Jérôme et Sylvie de trouver une vraie passion,un but à atteindre ou une idée à défendre pour donner un sens à leur viemonotone et vide. Leur matérialisme excessif et sans limites engendre chez euxun besoin infini d’acheter, ils sont habités uniquement par des aspirationsmatérielles. Ils ne vivent pas mais ils attendent de vivre, ils attendentl’argent : « Ils ne s’intéressent pas à leur métier et rêventd’une vie grandiose, pleine de richesse et de belles choses. Mais leurssalaires ne leur permettent pas de faire des folies et dès qu’ils ont le moindreargent, ils le dépensent en achat de vêtements anglais très chers… »

L’auteur nous donneà voir deux personnages profondément malheureux qui se laissent sottementprendre aux sirènes de la consommation et rêvent de cumuler tous les objets,fascinés dans cette quête sans fin par la publicité qui rend chacun des objetsindispensables. Ils échouent, ils sont déçus, dévorés par trop de désir etde frénésie d’achats qu’ils ne peuvent hélas satisfaire. Jérôme et Sylvie sontles figures emblématiques du couple frustré, épuisé, qui incarne le drame dedeux êtres de désir incapables de se transformer en des êtres d’action. Perec aréussi à peindre des personnages sans identité pouvant être n’importe qui. Secamouflant derrière un masque d’intellectuels à la mode, ils sont le portraitvivant d’éternels insatisfaits qui ne vivent pas et se contentent d’exister. 

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