Les Choses

par

Le prisme des choses, ou le renversement du romanesque

Les Choses présente une esthétique romanesque renversée,digne de cette période de renouvellement du roman, où les choses et les décorsprennent une importance accrue face au délitement des personnages humains.

 

A/ Le romanesquedes objets

 

         Georges Perec accorde donc dans ceroman une attention exacerbée aux décors et aux objets qui entourent lespersonnages : ce ne sont plus ces derniers qui sont les véritables héros del’histoire, puisqu’ils sont passifs et englués dans leurs désirs de possession.Non, ce sont bien les objets qui prennent le devant de la scène : lesdescriptions en sont minutieuses, comme celle du « grand vasecylindrique, à décor bleu, rempli de roses jaunes », et les personnagessont définis par ce qu’ils possèdent : « une athénienne supporteraient untéléphone, un agenda de cuir, un bloc-note. » Ainsi, les objets sontla source de toutes les péripéties, de toutes les actions du roman : « Leuramour du bien-être, du mieux-être, se traduisait le plus souvent par unprosélytisme bête : alors ils discouraient longtemps, eux et leurs amis,sur le génie d’une pipe ou d’une table basse, ils en faisaient des objetsd’art, des pièces de musée. Ils s’enthousiasmaient pour une valise – cesvalises minuscules, extraordinairement plates, en cuir noir légèrement grenu,que l’ont voit en vitrine dans les magasins de la Madeleine, et qui semblaientconcentrer en elles tous les plaisirs supposés des voyages éclairs à New-Yorkou à Londres. »

Les objetsrenferment tous les possibles d’une vie, toutes les rêveries de ces deuxprotagonistes, qui ne vivent plus qu’à travers les évocations des objets :chaque achat les rapproche – illusoirement – toujours un peu plus d’une viefantasmée, dont ils n’ont que les ersatz dans la figure des objets. Cesderniers envoûtent par leur histoire fantasmée, mais l’écriture les renvoiesans cesse à leur seule matérialité : Perec balance sans cesse entre ladescription de l’objet physique – c’est-à-dire de sa seule vérité – et celledes évocations qu’il renferme, et qui lui permet de séduire les hommes. Le «génie » d’une « pipe » est construit par la vision qu’en ont Sylvie et Jérôme,tout comme les « valises minuscules » renferment des promesses de voyageslointains.

 

B/ L’œil et legouffre de la réalité

 

         L’incipit du roman initie le lecteur àune lunette, un point de vue particulier : « L’œil, d’abord, glisseraitsur la moquette grise d’un long corridor, haut et étroit. Les murs seraient desplacards de bois clair, dont les ferrures de cuivre luiraient. Trois gravures,représentant l’une Thunderbird, vainqueur à Epsom, l’autre un navire à aubes,le Ville-de-Montereau, la troisième une locomotive de Stephenson, mèneraient àune tenture de cuir, retenue par de gros anneaux de bois noir veiné, et qu’unsimple geste suffirait à faire glisser. La moquette, alors, laisserait place àun parquet presque jaune que trois tapis aux couleurs éteintes recouvriraientpartiellement. » À la manière dont la description progresse de la surfaceau dissimulé, de la moquette au parquet, le roman descend dans les tréfonds del’âme humaine, et exhibe tout ce qui est caché dans la réalité, et dans lesesprits.

         Georges Perec se donne ainsi comme butde renverser non seulement les rôles romanesques, mais aussi le point de vue :il tente de rentrer dans les choses, et dans les êtres, d’en dévoiler lavérité nue, la matérialité. Il ramène, par un regard qui dépouille, auxorigines des décors – les objets – et de la vie – les désirs. Le roman qui secrée est alors un roman du minuscule, de la précision, qui annonce notammentdes projets comme ceux de La Vie mode d’emploi, qui tente de décrire unimmeuble par toutes ses pièces et objets, qui renferment les histoiresparticulières des habitants, ou encore Tentative d’épuisement d’un lieuparisien, où Georges Perec se donne pour but de décrire tout d’unlieu, pour l’épuiser et le vider. Ces écritures différentes avancent dans lefouillis de la réalité et dans le monde immense de la microcoscopie.

 

         Georges Perec signe ici un premierroman qui renouvelle l’écriture romanesque, à la suite des pionniers du NouveauRoman : il intègrera le cercle de l’OuLiPo qui préconisait de poser des règlescomme bases de l’écriture, appliquant les règles formelles que l’on imposait àla poésie (comme le vers, le sonnet) à l’écriture romanesque.

Virtuose de lacontrainte, il s’imposera comme un écrivain important dans le renouvellement del’écriture, et dans la (re)découverte de nombreux jeux littéraires.

Les Chosesconstitue ainsi une belle entrée dans cette carrière littéraire, portant en sonsein l’amour de la contrainte et des règles d’écriture par cette attentionaccrue aux choses.

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