Les Choses

par

La poursuite du bonheur : une analyse sociologique

« L’horizonde leurs désirs était impitoyablement bouché : leurs grandes rêveriesimpossibles n’appartenaient qu’à l’utopie. »

 

A/ Une analysesociologique

 

         Georges Perec offre ici une véritablepeinture des mœurs : il ne s’attache pas à décrire la vie d’un couplesingulier, mais plutôt la vie de tous les couples de son temps, les constantesqu’il remarque dans la société. Jérôme et Sylvie ne sont que desreprésentations incarnées de grandes caractéristiques sociétales. Nouspourrions lier le texte de Perec avec les grandes avancées, dans les années1960, de la sociologie, notamment à travers la figure de Bourdieu : les textessur le monde, la société et ses individus abondent, et la littérature intègreici une influence extérieure, scientifique.

         Victime du système de consommation misen place dès les débuts de la révolution industrielle, mais qui explose lors del’après-guerre, les deux héros n’existent qu’à travers les choses qu’ilspossèdent – ou pourraient posséder. Leur identité ne se construit que lors desactes d’achat, qui seuls leur donnent une raison de vivre. Pourtant – et c’estla définition de tout désir –, le but qu’ils poursuivent est sansfin : les choses vieillissent autour d’eux, se démodent, et la spirale dela consommation aspire leurs âmes et leurs forces. La consommation n’a en effetpas de fin, puisqu’elle s’appuie sur les désirs que les hommes conçoiventchaque jour. Ainsi, Georges Perec note avec justesse que « l’immensitéde leurs désirs les paralysait » : esclaves de leurs envies matérielles,dont la société rend possible la satisfaction, ils ne peuvent plus bouger, nivivre. Entourés de choses accumulées ou rêvées, fantasmées, ils ne sont plusacteurs conscients de leurs vies : « Dans le monde qui était le leur,il était presque de règle de désirer toujours plus qu’on ne pouvait acquérir.Ce n’était pas eux qui l’avaient décrété ; c’était une loi de lacivilisation. »

En procédant à uneanalyse minutieuse de la vie de tous les jours de ce couple, Georges Perec réussitdonc à écrire un roman intégrant les enseignements de l’analyse sociologique. Ilmet ainsi l’accent sur l’idée erronée que Jérôme et Sylvie se font du bonheur, ladépendance vis-à-vis des objets que l’on possède.

 

B/ Une existenceconditionnée par les objets

 

Georges Perecsoulève dans son roman, à travers ces deux figures de consommateurs modèles,une question qui se trouve au cœur du thème de la consommation : le bonheur. Siles hommes achètent, c’est pour être heureux, pour subvenir à tous leursbesoins et désirs. Mais le roman renverse la relation que les hommesentretiennent avec les objets.

Les deuxpersonnages ne sont plus heureux du fait des objets qu’ils possèdent, mais ilsn’existent plus que par et à travers ces derniers : en mettant leurbonheur dans les choses matérielles qui les entourent, ils ne peuvent plusvivre sans elles, sans avoir la caution d’une possession pour légitimer leurvie, pour s’assurer qu’ils respirent. Ainsi, l’auteur résume le drame quotidienque vivent ces deux personnages : « Ils aimaient la richesse avant d’aimerla vie ». Plaçant leur bonheur dans des objets extérieurs à eux – objetsqui envahissent leurs vies à la manière dont les descriptions ultra-minutieusesenvahissent le roman –, Jérôme et Sylvie ne peuvent plus être heureux seuls,tous les deux, mais ils sont condamnés à acheter sans cesse pour combler leursdésirs dans la satisfaction desquels ils pensent trouver leur bonheur.

         Mais pourtant, Georges Perec s’estdéfendu d’avoir écrit un roman contre la société de consommation : son butétait autre. Mais quel est-il ? En effet, un tel roman semble bien être unecondamnation de la préséance des choses sur l’humain. C’est ici que l’on doittrouver la véritable motivation de l’auteur : trouver une forme d’écriture pourdire un monde matériel, pour exprimer une vie qui n’est pluscaractérisée par des actions – comme pourrait l’être l’existence d’un Rastignacdu XIXème siècle – mais par les possessions.

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