Les Dieux ont soif

par

L’amour

Malgré le climat de suspicion constant dans lequel vivent les personnages, Anatole France parvient tout de même à faire de la place dans les relations entre personnages à l’amour. Ainsi, il est question d’amours frivoles à l’image des nombreuses relations de Philippe Desmahis, et de relations encore moins nobles.

Mais le roman traite aussi de l’amour qu’éprouvent Évariste Gamelin et Élodie Blaise l’un pour l’autre. Leur liaison commence dès les premiers chapitres du roman. Évariste, de situation modeste, n’espère pas pouvoir gagner l’affection d’Élodie dont le père, vendeur d’estampes, a su amasser, même dans le cours tumultueux de la Révolution, une fortune conséquente. Mais Élodie parvient à lui faire avouer les sentiments qu’il éprouve pour elle.

« Ils se croyaient seuls au monde. Dans son exaltation, Évariste leva les yeux vers le firmament étincelant de lumière et d’azur : “Voyez : le ciel nous regarde ! Il est adorable et bienveillant comme vous, ma bien-aimée ; il a votre éclat, votre douceur, votre sourire.” »

         Lorsqu’elle lui annonce qu’elle a eu avant lui un amant, Évariste se donne pour mission de l’identifier ; il pense que celui-ci a séduit et fait du tort à sa bien-aimée et décide de la venger tout en se vengeant lui-même. C’est en la personne de Jacques Maubel qu’il trouve un coupable idéal et sa jalousie lui fait donner la mort à l’innocent.

Les changements qui s’opèrent en la personne d’Évariste se combinent au désir de vengeance qu’il éprouve envers l’ancien amant d’Élodie pour changer la nature de leur relation. Il est intéressant de voir comment Évariste, dont les idéaux corrompent la morale, cherche refuge après d’Élodie qui l’aimait bien avant qu’il ne devienne juré du Tribunal révolutionnaire, et qui ne cesse de l’aimer malgré la peur qu’il commence à lui inspirer ; au contraire même, elle le désire plus ardemment encore. On assiste à une transposition de la corruption qui a atteint Évariste sur sa relation avec Élodie. Évariste perd progressivement les vertus qui l’avaient rendu cher aux yeux et au cœur d’Élodie qui persiste à l’aimer et à trouver du charme au monstre qu’il devient.

« Elle l’aimait de toute sa chair, et, plus il lui apparaissait terrible, cruel, atroce, plus elle le voyait couvert du sang de ses victimes, plus elle avait faim et soif de lui. »

         Mais Évariste prend conscience qu’il se devient, par les jugements qu’il rend au sein du Tribunal révolutionnaire, un monstre aux yeux des citoyens. Il pressent la chute du régime et met fin à sa liaison avec Élodie de peur qu’elle soit associée, s’il devait lui arriver malheur, à son nom, déshonoré par le rôle de bourreau qu’il a fièrement tenu.

         « J’ai fait à ma patrie le sacrifice de ma vie et de mon honneur. Je mourrai infâme, et n’aurai à te léguer, malheureuse, qu’une mémoire exécrée […] Nous aimer ? Est-ce que l’on peut m’aimer encore ?… Est-ce que je puis aimer ? ».

Le roman évoque aussi des amours, des affections, une loyauté peut-être plus nobles, comme la loyauté qu’éprouve la jeune Athénaïs envers le citoyen Brotteaux. Lorsqu’Athénaïs retourne chez ce dernier pour le remercier de lui avoir accordé l’asile lorsqu’elle en avait besoin, elle découvre qu’il a été arrêté. Voyant son bienfaiteur mis aux arrêts par les mêmes membres de la Commission de Sûreté dont il l’avait protégée, elle se joint volontairement à sa cause qu’elle sait perdue d’avance. De même est notable l’amour de Julie, la sœur d’Évariste, qui ne recule devant aucun sacrifice pour obtenir l’acquittement de son époux.

         En donnant une telle force à la dimension romantique de ses personnages, Anatole France ne cherche pas à atténuer le ton quelque peu sinistre de l’œuvre, mais au contraire il l’accentue en introduisant ces témoignages d’amour et de sacrifice désintéressé, qui deviennent particulièrement nobles et précieux dans le climat de terreur et de fanatisme qui les voit naître. Si les sentiments humains les plus nobles tels que l’amour et la compassion semblent flétrir sous le joug de la terreur, ils refont cependant surface dès la chute du régime fanatique. 

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