Les Dieux ont soif

par

Le fanatisme et la terreur

Dans Les Dieux ont soif, le fanatisme doit être analysé sous deux points de vue : celui de ceux qui le subissent et le craignent, et celui de ceux qui en font une règle de conduite. Au nombre des personnages qui subissent à tort ou à raison les revers de la Révolution et de la Terreur, nous pouvons citer Maurice Brotteaux, le Père Louis Longuemare ou même la citoyenne Rochemaure. Ils sont de ceux-là, aristocrates et religieux dont la fortune a changé en pire depuis la chute de la monarchie. Et même s’ils s’en sont accommodés de diverses façons, ils vivent dans la crainte d’être persécutés pour les idéaux qu’ils défendent, pour leur croyance ou leurs relations avec les étrangers. Bien qu’aucun d’entre eux ne veuille de mal à la République, ils seront tour à tour poursuivis, recherchés, arrêtés et jugés en tant que ses ennemis

         « Les progrès de la Révolution m’ôtèrent tous mes élèves et je ne pouvais toucher ma pension faute d’avoir le certificat de civisme exigé par la loi. […] Il m’interrogea sur mon état. Je lui dis que j’étais prêtre […] Il tint parole et c’est en conclusion de son enquête que deux commissaires du Comité de sûreté générale de Picpus, assistés de la force armée, se présentèrent à mon logis en mon absence pour me conduire en prison. Je ne sais de quel crime on m’accuse. »

« Moi non plus, je n’ai point de certificat, dit Brotteaux. Nous sommes tous deux suspects. Mais vous êtes las. Couchez-vous, mon Père. Nous aviserons demain à votre sécurité. »

D’autre part, il y a ceux qui se font des apôtres de la Révolution. Parmi ceux-là, l’exemple d’Évariste Gamelin, peintre de son état, est intéressant. Au début du récit, Évariste est représenté comme un homme juste et à la moralité irréprochable. Mais il espère trop en la République qui a remplacé la monarchie. Lorsqu’on lui dit que la Révolution n’a pas apporté l’égalité et la justice qu’on en espérait il répond : « Qu’importent nos privations, nos souffrances d’un moment ! La Révolution fera pour les siècles le bonheur du genre humain. »

         Les plus grands changements interviennent chez ce personnage lorsqu’il devient juré du Tribunal révolutionnaire. Il s’engage d’abord à ne rendre que des avis conformes à sa conscience, mais plus le temps passe, plus il cède à ses propres passions, et moins l’homme, qui avait pourtant résisté à la pauvreté et à la ruine de son métier, résiste au pouvoir de vie et de mort dont il dispose sur les ennemis de la République. C’est en particulier lors du procès de Maubel que l’on voit à quel point le tribunal censé rendre la justice devient l’instrument de Gamelin pour se rendre sa propre justice.

« Dès l’ouverture de l’audience, le président montra le visage sombre et terrible qu’il avait soin de prendre pour conduire les affaires mal instruites […]. Le greffier lut l’acte d’accusation : on n’en avait pas encore entendu de si creux. »

Ainsi, pour protéger l’idéal de la République qui lui est chère, Gamelin se change en bourreau et en monstre aux yeux des accusés et même aux yeux de sa mère et de sa sœur. Il n’est pas le seul à penser que le sacrifice des libertés et de l’équité sont un prix acceptable pour garantir la survie de la République. Ce point est illustré lorsque les instructions, les interrogatoires et la convocation de témoins et des défenseurs qui n’étaient déjà dans la plupart des cas que des formalités, sont abolis dans la procédure des procès. Ainsi il n’est plus question pour les membres du Tribunal révolutionnaire de préserver en dépit des accusations l’innocence soupçonnée, mais de confondre, pour l’amour de la Patrie, les traîtres présumés. Et les accusés sont jugés par fournées alors qu’on établit, entre des personnes qui, avant d’être jetées en prison, ne s’étaient jamais connues, des connexions propres à les accuser des plus terribles conspirations.

C’est le dernier effort d’une dictature fondée sur la peur de la raviver chez des citoyens qui ne s’y opposant pas l’alimentent. Mais les exécutions toujours plus nombreuses et les conspirations qui ne cessent d’être déjouées ont pour seul effet d’exaspérer un peuple déjà las de vivre dans la crainte et d’avoir la crainte de vivre.

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