Les dix petits nègres

par

De la gravité du crime

Le livre Dix Petits Nègres d’Agatha Christie soulève la question essentielle de la gravité du crime. En effet, d’après le récit, les meurtres auraient été commis conformément à la magnitude des crimes des victimes de Wargrave. Ce détail de l’intrigue laisse entendre qu’Agatha Christie a établi dans la rédaction de son œuvre une échelle de la gravité des crimes. Ainsi, le lecteur est mis en présence de divers cas de figure : morts causées par un récidiviste de la conduite dangereuse, non-assistance à personne en danger, mise en danger volontaire, mort causée par négligence professionnelle, ou encore meurtre prémédité. Présentés de cette manière, sortis de tout contexte, il est possible de juger qu’un crime est plus grave qu’un autre. Il est possible de déclarer un criminel plus barbare, ou plus inhumain qu’un autre. C’est d’ailleurs sur de telles considérations théoriques que la plupart des codes pénaux ont été construits.

« L’ordre des décès sur l’île avait fait l’objet de toute mon attention. Je considérais que mes invités n’étaient pas tous coupables au même degré. J’avais décidé que les moins coupables disparaîtraient les premiers, qu’ils ne connaîtraient pas la même angoisse, la même terreur interminable que les délinquants endurcis. »

Toutefois le récit rend compte de l’importance indubitable des circonstances et de l’intention. Anthony Marston était récidiviste de la conduite dangereuse, mais les morts qu’il a causées n’étaient qu’accidentelles ; le général MacArthur a sciemment conduit un homme à la mort, mais il s’agissait de l’amant de son épouse ; Véra Claythorne a tué de façon préméditée, mais ce n’était pas réellement par cupidité, son acte était motivé par un désir de s’unir à l’homme qu’elle aimait. Dans chacun des cas, l’intention criminelle et les circonstances, exposées, tendent à atténuer ou à durcir le jugement que le lecteur porte sur les coupables.

L’on est donc poussé à se demander s’il existe une hiérarchie du crime basée sur des principes exacts. Même si les codes pénaux et la morale tendent à donner aux hommes des lignes de raisonnement dans ce sens, toutes les circonstances ne peuvent être embrassées. Cette interrogation reste au cœur du roman d’Agatha Christie. Et même si l’œuvre ne semble pas être une critique du système pénal et judiciaire moderne, il met l’accent sur l’importance de l’élément humain dans le fonctionnement de la justice – un élément qui peut lui-même devenir une menace, si trop de pouvoir lui est confié.

Le juge s’exprime ainsi : « Outre mon côté romanesque, j’ai reçu à la naissance des traits de caractère bien particuliers. Ainsi, j’éprouve un plaisir indéniablement sadique à voir mourir ou à causer la mort. Je me souviens d’expériences pratiquées sur des guêpes et sur divers insectes nuisibles… Dès mon plus jeune âge, j’ai connu avec intensité la volupté de tuer.

Mais ce trait coexistait avec un autre, contradictoire : un sens aigu de la justice. Qu’une personne ou une créature innocente puisse souffrir ou mourir par ma faute me révulsait. J’ai toujours été fermement convaincu que le droit devait prévaloir. »

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