Les dix petits nègres

par

Le travail de culpabilisation

Les invités sont tout de suite placés dans une ambiance d’angoisse et de culpabilité. Tout d’abord, pendant le dîner, une voix annonce les morts dont sont accusés les individus présents. Le malaise est palpable, d’autant plus que la plupart refusent de reconnaître leur culpabilité. Le climat qui s’instaure est alors rempli de suspicions et vire progressivement à la paranoïa. La culpabilité se renforce au cours du livre du fait de la défense permanente que les personnages essaient de dresser face aux accusations qui ont été portées contre eux.

La mort, pendant de la culpabilité, est omniprésente. Elle est personnifiée par l’innocente petite chanson retrouvée dans chacune des chambres. Les morts qui s’enchaînent entraînent alors chez les personnages survivants une culpabilité, en faisant resurgir les souvenirs de leurs meurtres. Véra par exemple songe une nouvelle fois à ce qu’elle a fait au petit Cyril, et revit difficilement le moment où elle a pris la décision de le laisser nager, sachant pertinemment qu’il n’y survivrait pas. Son sentiment de culpabilité l’empêche souvent de dormir. Il en va de même pour MacArthur qui, rongé par le remords, s’isole pour essayer de se persuader de son innocence.

Afin de repousser au loin leurs sentiments étouffés, plusieurs personnages tentent de se justifier ardemment auprès des autres, et semblent à la fois vouloir se convaincre eux-mêmes. On constate cependant que certains des invités n’éprouvent pas ces sentiments. C’est le cas notamment du jeune Anthony Marston, qui dit, alors qu’il admet avoir peut-être écrasé deux enfants :

« John et Lucy Combes. Ce sont peut-être les deux gosses que j’ai écrasés près de Cambridge. Sacrée déveine !

– Pour eux ou pour vous ? […]

– Ma foi je pensais plutôt… pour moi… »

La culpabilité n’a chez lui aucune place, le jeune homme pense que c’est lui qui a été lésé dans cette histoire et non les enfants, qui n’avaient pas à être présents sur la route.

L’autre personnage sans remords ni scrupules est le Juge Wargrave ; la mort de neuf personnes ne l’affecte en rien. Son seul but est de réaliser un crime total, parfait, qui marquera les esprits.

La culpabilité est donc progressive, et amène les différents personnages à repenser à leur passé et à leurs actes, jusqu’à ce que ceux-ci les hantent. L’auteur a donc exposé la réflexion forcée de ses personnages, essayant peut-être par la même occasion d’amener le lecteur à réfléchir à ses propres actes.

Après que les accusations ont été portées par la voix, les réactions des personnages sont ainsi décrites : « Ses mains tremblaient. Ses épaules étaient affaissées. Il avait soudain vieilli de dix ans.Blore se tamponnait la figure avec un mouchoir. Seuls le juge Wargrave et miss Brent paraissaient relativement calmes. Emily Brent était piquée, très droite, sur son siège. Elle gardait la tête haute. Une tache de couleur empourprait ses joues. Le juge était assis dans sa posture habituelle, la tête enfoncée dans le cou. D’une main, il se grattait délicatement l’oreille. Seul son regard était en alerte. Ses yeux pétillants d’intelligence se portaient de droite et de gauche avec perplexité. »

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