Les dix petits nègres

par

De la justice personnelle

Nul homme ne devrait être juge, juré etbourreau. Ce précepte, ligne directrice du système pénal, dicte la séparationdes pouvoirs et des procédures, du moment de l’inculpation à l’exécution de lapeine du coupable. Pourtant, dans Dix Petits Nègres, le principe estrompu. Le juge Wargrave se substitut tout au long de l’œuvre à toutes lesinstitutions du système judiciaire. Il devient une représentation vivante etcomplète de la justice humaine. À ce titre, il devient le médium dont se sertAgatha Christie pour en souligner les dangers.

La démarche du juge Wargrave est de punir lescriminels. La mission qu’il se donne est noble : faire justice au nom deceux qui ne le peuvent plus. Pourtant, les moyens qu’il emploie pour y parvenirsont contraires à la définition traditionnelle de la justice. La justice deLawrence Wargrave va donc prendre des allures de vengeance préméditée alors qu’ilpunit les responsables d’homicides par la mort – une loi du Talion qu’ilexécute par procuration au nom de victimes.

À un moment, leJuge évoque la confidence qu’un médecin lui a faite : « Et il mecita le cas d’une vieille dame, une de ses patientes, qui venait de mourir. Ilétait convaincu que le décès était dû au fait que le couple de serviteurs quis’occupait d’elle – et qui devait tirer de sa mort un bénéfice substantiel –avait sciemment omis de lui administrer son médicament. C’était impossible àprouver, disait-il, mais il était néanmoins absolument sûr de son fait. Ilajouta qu’il existait nombre de cas du même genre : des meurtres délibérés,hors d’atteinte de la justice. »

Ainsi, les dangers d’un système judiciaire oùplusieurs rôles pourraient être tenus par un même homme paraissent évidents. Mêmesi les sentences qu’il rend sont d’une sévérité uniforme, le juge semble manquercruellement d’empathie ; il n’est pas là pour écouter mais pour punir. Sesvictimes n’ont pas accès à une procédure équitable. Elles ne peuvent ni sedéfendre, ni faire appel. La justice devient alors une force inexorable,inflexible et uniquement oppressante.

Lorsque le récit se conclut, Agatha Christiene manque pas de souligner que la justice rendue par Wargrave demeure un crimeen soi. Une justice qui ferait fi des droits humains des accusés serait uneinstitution criminelle, semble nous dire l’auteure.

« Depuis quelques années, j’avaisremarqué chez moi un changement, une perte de hauteur… un désir croissantd’agir plutôt que de juger.

J’avais envie – reconnaissons-le franchement –de commettre un meurtre moi-même. J’assimilais cela au désir qu’a l’artiste des’exprimer ! J’étais – ou pouvais être – un artiste du crime ! Mon imagination,sévèrement bridée par les devoirs de ma charge, s’épanouissait en secret avecune force colossale. »

 

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