Les lettres du voyant

par

À Paul Demeny: Une nouvelle approche de la poésie

La troisième lettre de notre corpus est adressée à Paul Demeny qui est un poète, dramaturge français et ami commun de Rimbaud et d’Izambard. Il a reçu deux lettres, et la première qui est aussi la plus emblématique des lettres dite « du voyant » date du 15 mai 1871 (elle a été publiée pour la première fois en octobre 1912). Ici encore, Rimbaud centre ses idées sur la nouveauté, « J’ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle » et sur le futur « Voici de la prose sur l’avenir de la poésie ». Le premier poème contenu dans cette lettre s’intitule « Chant de guerre parisien ». Le poète y célèbre le printemps et le mois de mai. Le mois au cours duquel il a écrit trois des quatre lettres ainsi que la majorité des poèmes qu’elles contiennent. C’est le mois où tout se renouvelle et avec lui arrive une saison de beauté. La symbolique du mois de mai est également celle de la poésie. Rimbaud veut que la poésie arrive à son printemps, qu’elle se renouvelle, qu’elle évolue, qu’elle exulte dans la beauté. Dans sa prose sur la vision qu’il a du futur de la poésie, il revient sur le parcours de cet art et célèbre notamment Racine : « Racine est le pur, le fort, le grand. […] Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux milles ans ! » . Par ailleurs, il souligne sa théorie du « Je est un autre ». Il répugne les anciens et leur « intelligence borgnesse ». La poésie doit évoluer et pour ce faire, ceux qui veulent la pratiquer doivent « se faire voyants » . Il ne s’agit pas d’une tache aisée mais le futur de la poésie passe par sa réussite. Le poète donne la marche à suivre pour parvenir à ce résultat : « Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens … commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé! ». Il poursuit sa missive par un poème intitulé « Mes petites amoureuses » où il parle des femmes qu’il a connues. Elles représentent toutes les races et leur nature arc-en-ciel exprime la beauté manifeste, chacune à sa manière.. Il continue en détaillant la mission du poète. Selon Rimbaud, le poète, « voleur de feu », doit apporter à l’humanité la connaissance. La symbolique du feu est très forte. En effet, le feu a d’abord donné à l’Homme le pouvoir de repousser les animaux. Ensuite, il est devenu la marque de l’intelligence, le début d’une nouvelle ère. La vision de la nouveauté, de l’éclaircissement, de l’édification que le poète doit apporter à l’humanité ne demeure pas uniquement dans le Parnasse, l’art pour l’art, mais aussi dans « l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant ». Les « poètes du nouveau » doivent apporter à l’humanité cette édification dont elle a besoin, ces idées qui la feront évoluer. Selon Rimbaud, loin de cette nouvelle poésie, les anciens : Musset, Rabelais, Voltaire et La Fontaine ont pratiqué une poésie fade, « exécrable ». Il estime que leur poésie est semblable, en la comparant à celle d’un adolescent de quinze, seize ou dix-sept ans. Comme des collégiens, très peu inspirés, leur poésie n’est pas enchanteresse et éclairée. D’autre part, il vante la voyance manifeste dans l’œuvre des romantiques comme Théophile Gautier, Leconte de Lisle et de Théodore de Banville. Une fois de plus, Rimbaud souligne son admiration pour les parnassiens. Par ailleurs la nouvelle génération parnassienne a selon lui « deux voyants : Albert Mérat et Paul Verlaine ». Il poursuit avec un poème intitulé « Accroupissements » et termine cette lettre en exprimant son impatience et son ardent désir de recevoir bientôt la réponse de Demeny.

La quatrième et dernière lettre de cette série est adressée, comme susmentionné, à Demeny et date du 10 juin 1871. La missive s’ouvre sur « Le Poète de sept ans » daté du 26 mai 1871 et l’enfant dans le poème pourrait bien être Rimbaud lui-même. Un enfant surdoué, qui est loin d’être normal même si sa mère ne s’en rend pas compte. Un génie précoce qui souffre de cette connaissance qu’il ne peut pas partager. Deux autres poèmes suivent : « Les Pauvres à l’église » et « Le cœur du pitre — Le cœur supplicié » (qu’il avait déjà évoqué dans la lettre adressée à Izambard). Il achève sa missive en priant Demeny de détruire le recueil de poèmes qu’il lui avait confié. Comme nous le savons, Demeny ne le détruira pas et il sera publié plus tard.

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