Les lettres du voyant

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Résumé

            À Georges Izambard,13 mai 1871

 

            Rimbaud écrit à Georges Izambard, sonprofesseur de rhétorique et ami, avec l’intention manifeste de le brusquer, et àla fois de défendre ses choix de vie à lui de poète. Dans un premier temps, ildétaille leur situation respective : d’une part, nous avons Izambard, ununiversitaire vieillissant qui mène une vie propre et rangée ; d’autrepart un jeune homme qui fait tous les efforts possibles pour que son existencesoit la plus désordonnée et viciée possible. Cette courte description de leursituation respective est stratégique, c’est un détour implicite qui s’explicitedans la suite du premier paragraphe : d’après Rimbaud, s’ils ont desexistences aussi radicalement opposées, c’est qu’ils ont une vision de lapoésie divergente. Rimbaud, sur le ton de la révolte, oppose la « poésiesubjective », défendue par Izambard, à une « poésie objective »,qu’il cherche à tout prix.

            Rimbauds’explique : s’il se plonge chaque jour un peu plus dans la fange, c’estqu’il pense avoir été élu pour être poète, et pour accéder à un niveausupérieur de sens. Il doit travailler à dérégler ses perceptions par tous lesmoyens. D’ailleurs, poursuit-il, ce n’est pas vraiment un choix. Comme il l’adit, il se sent élu ; il ne fait que jouer le rôle qu’on lui a donné.C’est à cette occasion qu’il utilise la formule qui dès lors résumera sapoétique pour beaucoup : « Je est un autre ».

            Dans un troisièmetemps, Rimbaud présente un poème de sa composition en invitant Izambard à lelire sans y poser un regard de professeur : ce n’est pas une rédaction àcorriger. De même, il l’incite à ne pas trop intellectualiser. Le poème enquestion, qui a été beaucoup commenté, s’intitule « Le Cœur supplicié ». Même si l’interprétation d’un poème posetoujours problème, il semble clair que le jeune poète raconte en trois strophesun viol collectif dont il aurait été victime, commis par des soldats. Lesadjectifs « ithyphalliques » et « pioupiouesques » reviennentpar deux fois et il est question d’un « cœur [qui] bave à la poupe ».Le poète, même s’il s’agit d’une allégorie, décrit en tout cas une expériencevécue comme salissante et humiliante. Il commente finalement le poème par unlaconique : « Ça ne veut pas rien dire ».

 

            À Paul Demeny, 15mai 1871

 

            Paul Demeny, contrairement à Izambard, est unégal de Rimbaud dans la mesure où lui-même est poète. Une certaine continuité sefait jour entre les deux lettres : on peut considérer que la secondepoursuit et complète la première, comme si Rimbaud avait jeté quelques idées auhasard en écrivant à Izambard, que ces idées l’avaient travaillé et qu’écrivantà Demeny il avait décidé de les préciser. La lettre s’ouvre par un poème appelé« Chantde guerre parisien », queRimbaud présente comme un « psaume d’actualité », relevant de la« littérature nouvelle ». Le poète parodie le « Chant de guerrecircassien de François Coppée » et utilise son verbe contre lesVersaillais, opposés à la Commune qui avait emporté l’adhésion de Rimbaud.

            Le poète se proposeensuite de parler de l’avenir de son art. Dans un premier temps, il rejette lapratique de la poésie la plus courante, ce qu’il appelle de la « proserimée », une poésie de versificateur, d’auteur laborieux qui compte lessyllabes et travaille avec un dictionnaire de rimes à portée de main.L’incarnation la plus parfaite de ce mode d’écriture est Racine, que Rimbaudsemble détester. Cette mauvaise pratique de la poésie reposerait sur unedéfinition erronée de l’individu.

            Rimbaud réemploie safameuse tournure « Je est un autre » et la défend plus en profondeur.Nous ne sommes pas acteurs de notre pensée, nous en sommes les spectateurs.L’activité du poète consiste avant tout à inspecter le déploiement de sa proprepensée, pour la saisir dans sa totalité. Il s’agit même de la mettre àl’épreuve en expérimentant toutes les exaltations possibles, naturelles ouartificielles – amour, souffrance, folie. Le but est de devenir voyant,d’accéder à l’inconnu.

            Rimbaud intercale aumilieu de son raisonnement un second poème, nommé « Mes petites amoureuses ». Son ton est rageur ;le je du poème s’adresse à d’anciennes femmes aimées, qu’il trouve maintenantlaides, et auxquelles il souhaite du mal. À la quatrième strophe, il dit que l’uned’elles, un « blond laideron », l’a sacré poète, laissant à nouveauentendre que son art est un don venu d’ailleurs.

            La dernière partie dela lettre se déploie en deux mouvements. D’abord Rimbaud précise, prenant actede tout ce qu’il vient de dire, ce que doit être le poète authentique, figurequi va émerger et se multiplier. Comme il écrit la plupart du temps au futursimple, il sous-entend que tout ce qu’il affirme et prévoit est une certitudeet non une hypothèse. Détail surprenant : Rimbaud inclut les femmes dansce mouvement vers la poésie, alors qu’à cette époque on défendait encore sanstrop d’objection la thèse selon laquelle les femmes étaient incapables degénie. Ensuite, Rimbaud s’attache à évaluer la poésie romantique, ce qui sembleêtre le véritable objet de la lettre. Bilan : il sauve à moitié Lamartine,qui se voit attribuer le titre de « voyant » mais par fulgurance seulement,car il est toujours trop étouffé par la tradition ; et Hugo, pour Les Misérables mais paspour ses poèmes. Il vilipende Musset, potentiel voyant qui s’est gâché enn’affrontant pas sa nature ; il salue Gautier, Lisle, Banville, et surtoutBaudelaire, même si ces poètes n’ont pas trouvé la bonne manière deretranscrire leurs visions selon lui. Le dernier paragraphe est un longinventaire au cours duquel Rimbaud distribue les points et finit par donnerdeux exemples de poètes qui remplissent tout à fait leur fonction : Mératet Verlaine.

            La lettre se clôt surun troisième poème, « Accroupissements », qui décrit de façon grotesque la défécation de« frère Milotus ».

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