Les Mots

par

Le rapport à la mort

Quelquetemps avant la mort de sa grand-mère, Sartre déclare avoir eu des visions de lamort. Il la voit comme une présence constante dans son existence. Il évoque desmoments où il est face à des phénomènes qui la symbolisent : une vieillefemme folle et vêtue de noir, une cave obscure qu’il décrit comme un trou deténèbres, et des apparitions qu’il est seul à voir les nuits avant de pouvoirdormir. Elle semble le persécuter dans toutes ses lectures, attendant qu’illise pour lui « sauter à lagorge ». L’enfant se sent donc en proie à une influence néfaste, ilcroit être la victime de la persécution de la grande faucheuse.

         « Je visla mort. À cinq ans : elle me guettait ; le soir, elle rôdait sur lebalcon, collait son mufle au carreau, je la voyais mais je n’osais rien dire.Quai Voltaire, une fois, nous la rencontrâmes, c’était une vieille dame grandeet folle, vêtue de noir, elle marmonna sur mon passage : “Cet enfant,je le mettrai dans ma poche”. »

         Pourtant, les manifestations de la mortles plus réelles ne lui font ressentir aucun effroi, ni aucune peine. Lestombes ne l’inquiétaient pas, les enterrements non plus. Et lorsqu’il suit jusqu’aucimetière le corbillard de sa grand-mère décédée, il ne ressent nulle part laprésence de la mort, et il émet la pensée que décéder, ce n’est pas toujoursmourir. La névrose de l’enfant continue de prendre de l’ampleur et à ses septans il voit la mort partout. Et Sartre fait sa propre psychanalyse. Il estimeque cette peur de mourir lui vient du fait que lui, enfant gâté par un donprovidentiel, se singularisait par sa profonde inutilité. S’il a peur demourir, c’est parce qu’il a le sentiment de ne pas vivre, de ne rienaccomplir :

         « J’étaisun épanouissement fade en instance perpétuelle d’abolition. En d’autres termes,j’étais condamné, d’une seconde à l’autre on pouvait appliquer la sentence. Jela refusais, pourtant, de toutes mes forces, non que mon existence me fût chèremais, tout au contraire, parce que je n’y tenais pas : plus absurde est lavie, moins supportable la mort. »

         L’année de ses neuf ans, cette idée semodifie en l’esprit de Sartre, qui se considère alors en relation avec la Mort.En effet, il explique « La Mort était monvertige car je n’aimais pas vivre ». Il décide qu’il ne serait ni apprécié,ni compris de son vivant, mais qu’il connaîtra une reconnaissance et uneprospérité posthumes, comme les « grandshommes illustres ». À partir de ce moment, il ne voit plus la mort comme lafin de la vie, mais comme une fin à poursuivre – une mort qui parachèverait defaire de lui le récipiendaire d’une immense gloire :

         « Jen’écrirais pas pour le plaisir d’écrire mais pour tailler ce corps de gloiredans les mots. À la considérer du haut de ma tombe, ma naissance m’apparutcomme un mal nécessaire, comme une incarnation tout à fait provisoire quipréparait ma transfiguration ».

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