Les Mots

par

L’orgueil

Dans sonautobiographie, Sartre se confesse au lecteur et fait une description peuflatteuse mais sincère de l’enfant qu’il a été. Il explique qu’il étaitsensible à l’admiration et à l’amour des adultes. Il avoue qu’il était désireuxd’être « idolâtré par tous ». D’une part, il en devienttributaire : il recherche les moyens d’en être l’objet le plus possible,de devenir autant que faire se peut le centre de l’univers des gens qui l’entourent.D’autre part, cette impression qu’il a de mériter l’admiration des autres lerend encore plus orgueilleux et narcissique.

         Le « je » prends uneimportance capitale chez le jeune Sartre. Le « je » le gonfle et réciproquement,il gonfle le « je ». Ainsi, il ne ménage pas ses forces pour êtrel’objet de l’amour et de l’admiration des adultes : il recopie des pagesde livres et prétend en être l’auteur, il apprend par cœur de longs passagespour donner l’impression de savoir bien lire. Le fait que sa grand-mèredécouvre ses faux-semblants en fait des antagonistes. Il ne peut plus larespecter, parce qu’elle ne lui voue aucun culte, à lui qui a la prétention d’êtreindispensable à l’univers :

         « Jerespecte les adultes à condition qu’ils m’idolâtrent ; […] Je traite lesinférieurs en égaux : c’est un pieux mensonge que je leur fais pour les rendreheureux et dont il convient qu’ils soient dupes jusqu’à un certain point. […]Les bons pauvres ne savent pas que leur office est d’exercer notre générosité ;ce sont des pauvres honteux, ils rasent les murs ; je m’élance, je leurglisse dans la main une pièce de deux sous et, surtout, je leur fais cadeaud’un beau sourire égalitaire. Je trouve qu’ils ont l’air bête et je n’aime pasles toucher mais je m’y force : c’est une épreuve ; et puis il fautqu’ils m’aiment : cet amour embellira leur vie. »

         L’orgueil qu’il ressent est égalementla source de quelques heurts psychologiques. Tout ce qui vient lui disputer saplace de centre de l’attention des adultes est perçu comme un adversaire.Lorsque le personnage de M. Simonnot fait son apparition, il ressent une jalousieintense envers cet homme qui incarne avec la plus grande authenticité lesqualités qu’il falsifie. Surtout, M. Simonnot est indispensable à l’univers encela qu’il semblait être aimé de tous et que son absence se faisait toujoursremarquer. Ainsi il explique que sa « jalousiene connut plus de bornes le jour où on lui apprit que M. Simonnot […] était par-dessusle marché de l’univers. »

         Il découvre ensuite que, bien que safamille manifeste de l’admiration pour son intelligence, ils ne peuvent luicacher sa laideur. Il explique qu’il en a fait la découverte un jour qu’ildevait se faire couper les cheveux. Il réalise qu’il ne jouit d’aucun privilègequi justifie qu’il soit le centre d’un quelconque monde. Un constat qu’il faitencore lorsqu’il est complètement ignoré par les autres dans le jardind’enfants :

         « Jem’enfuis, j’allai reprendre aux lumières mon rôle de chérubin défraîchi. Envain. La glace m’avait appris ce que je savais depuis toujours : j’étaishorriblement naturel. Je ne m’en suis jamais remis. »

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