Micromégas

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Voltaire

Chronologie : vie &regards sur les œuvres principales

 

1694 : François-Marie Arouet, ditVoltaire, naît à Paris. Son père, unnotaire, avait pour client un certain Roquebrune, officier et homme d’espritque l’écrivain voudra voir comme son père biologique. L’enfant perd sa mère,une femme cultivée qui recevait de grands esprits, à sept ans. De dix àdix-sept ans il étudie le latin, la rhétorique et les arts de société en tantqu’interne au collège de Clermont(qui deviendra Louis-le-Grand), tenu par les Jésuites. Le jeune François-Marie y brille, se fait remarquer parson aisance à versifier, prend goût au théâtre et lie des amitiésavec de futurs puissants qui luiseront fort utiles. En dépit de son anticléricalisme l’écrivain conservera sonadmiration pour Charles Porée, un de ses professeurs.

1711 : Poussé par son père il entame des études de droit même s’il sait déjà qu’il veut être homme delettres. Il est influencé par l’atmosphère libertineet épicurienne de la société du Temple où l’introduit sonparrain. Après plusieurs tentatives de son père pour lui faire entreprendre unevoie sérieuse, un marquis le prend sous son aile et le jeune homme peut selaisser aller à la littérature. Brillant,amusant, c’est un invité que l’on sedispute dans la haute société. Ilévolue dans les cercles des ennemis du régent, notamment au château de Sceaux.Ses vers satiriques lui valentl’inimitié de celui-ci. Après un exil à Tulle en 1716, il obtient finalement lagrâce du régent et reprend sa vie mondaine. Après récidive, il est embastillé onze mois. À sa libération,il aura pour projet de se réformer, au moins en apparence, et de briller dansles genres littéraires considérésalors comme les plus nobles :la tragédie et la poésie épique, sous le pseudonyme qu’il invente alors : Voltaire.

1718 : Sa pièce Œdipe, créée à la Comédie-Française, est un grand succès. Le héros éponyme ne se sentpas coupable des évènements mais s’en prend plutôt à la barbarie des dieux. Sa réputation d’impertinence se poursuit donc à travers ce qu’on perçoit comme despiques adressées à Louis XIV, mort trois ans plus tôt, et à la religion. Dupoint de vue formel Voltaire se rapproche de la simplicité grecque.

1723 : Voltaire connaît un nouveau succès avec La Henriade, poème épique de dix chants enalexandrins retraçant le parcours de HenriIV à partir du siège de Paris. L’œuvre contient une entrevue entre le héroset Élisabeth d’Angleterre et des éléments merveilleux ou mythologiques, comme laprophétie d’un vieillard rencontré sur une île, l’apparition de saint Louis, ainsique des allégories de la Discorde, de la Politique, du Fanatisme ou de l’Amourentre autres. L’auteur y peint sa figure idéale de souverain éclairé, et prône la tolérancereligieuse et civile. Après être passé pour un nouveau Racine, ses contemporainsparlent de lui comme le Virgile français.

1726 : Pour un bon mot adressé à un chevalierde Rohan à la Comédie-Française – « Je commence mon nom et vousfinissez le vôtre –, Voltaire est rouéde coups dans la rue. Il n’obtient aucun appui, aucune réparation, est ànouveau embastillé et libéré à lacondition qu’il s’exile. Voltairepart pour l’Angleterre où ildécouvre une terre plus libre, où des lois sont prévues pour contenir l’arbitrairedu pouvoir royal. La comparaison à tous égards paraît défavorable à la France, nation aux institutions archaïques et à l’économie moins prospère. L’homme delettres se mute en philosophe aucontact des savants qu’il rencontre et des nouvelles disciplines qu’il étudie.

1728 : À son retour d’Angleterre Voltaire fait judicieusement fructifier sespetites économies par des opérationsboursières et commerciales.

1732 : Voltaire connaît à nouveau le succèsau théâtre avec Zaïre en 1732. Cettetragédie en cinq actes et en vers,que Voltaire disait chrétienne, raconte le dilemme de la passion ressentie parune captive pour le sultan de Jérusalemqui la maintient prisonnière. En effet elle a été élevée dans l’islam et sonpère, un vieux roi qui la reconnaît soudain comme sa fille, l’implore de ne passe marier à un infidèle. Elle finit tuée par le sultan, au préalable trompé parune lettre, qui la surprend en conversation avec un homme qu’il ne sait pasêtre le frère de Zaïre. Voltaire a reconnu sa dette envers Shakespeare et lethéâtre anglais, à la suite desquels il s’autorise à faire référence àl’histoire de France récente, puisque la pièce a lieu au temps de saint Louis.

1734 : Les Lettres philosophiques ou Lettres anglaises réunissent lesimpressions et réflexions inspirées par son séjour anglais à l’écrivain qui devenaitphilosophe. L’évocation des quakersqui entame l’ouvrage est prétexte à une critiquede la religion, puisque cette communauté entretient un lien étroit avec lesÉvangiles et rejette les pratiques imposées par les églises. Voltaire loue la tolérance anglaise en matière de religion, la cohabitation entrel’anglicanisme, le presbytérianisme et le socinianisme contrastant avec labarbarie des guerres de religion françaises. L’auteur se montre admirateur du Parlement anglais, du régime constitutionnel, de la politique libérale de l’Angleterre, deses méthodes commerciales – il neverra pas que la culture du profit à tout crin pouvait réserver un nouveautotalitarisme –, de la méthode de la vaccination – évocation qui lui permet decritiquer l’obscurantisme des praticiens français –, mais encore des penseursanglais – Bacon, Locke, Newton – et de la philosophie empiriste. En comparaison, la sociétéfrançaise semble encore appartenir aux temps féodaux. Il loue la poésieanglaise mais goûte peu le théâtre. Voltaire regrettera toujours que la Francene réserve pas le même sort qu’Outre-Manche à ses artistes, très respectés, etqu’on enterre même dans des lieux prestigieux, quand en France un comédien est automatiquementexcommunié. Les lettres ajoutées en 1737, qui ont dicté le nouveau titre de Lettres philosophiques, contiennent une critique de la prétention de Pascal de prouver la religionchrétienne par la métaphysique. L’auteur considère ce penseur comme un grandmisanthrope qui prête les défauts des méchants au genre humain dans son entier,qu’il injurie littéralement dans son œuvre. L’édition anglaise datait de1733 ; l’édition française en 1734 vaut à l’auteur une lettre de cachet qui le pousse à seréfugier en Lorraine tandis que les exemplaires sont saisis et brûlés sur ordredu Parlement, à majorité janséniste. L’ouvrage, vu comme une sorte de « manifeste des Lumières »,connaîtra malgré tout un grand succès,pour une part en raison du scandalequi l’entoure et de son caractère clandestin.Le philosophe devra dès lors jouer un jeu hypocrite, multipliant les proposlénifiants adressés à ses ennemis et poursuivant son œuvre polémique sous lemanteau. Émilie de Châtelet, unefemme lettrée, passionnée de sciences, devient sa maîtresse en 1733 et ilsforment un couple que soutient une puissante émulation intellectuelle. Pendant une dizaine d’années, Voltairepasse l’essentiel de son temps chez elle à Cirey(actuellement en Haute-Marne).

1736 : Voltaire commence à correspondreavec Frédéric II, qui deviendra roide Prusse en 1740, un despote dit « éclairé ». Côté français, ils’aide de ses divers appuis, dont certains datant du collège de Clermont, pourobtenir la charge d’historiographe duroi et le titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. S’il al’admiration de Mme de Pompadour, favorite du roi, les relations avec Louis XVdemeureront toujours froides.

1746 : Voltaire parvient à se faire élire à l’Académie française au troisième essai ; c’est le début d’uneconquête de l’assemblée d’écrivains.

1747 : Zadig paraît et obtient un grandsuccès ; Voltaire doit malgré tout désavouer l’œuvre pour rester dansles faveurs des grands. Il s’agit d’un recueil d’histoires qui forment autantd’aventures pour le héros éponyme, un jeune homme sagace et honnête qui se batcontre l’injustice et l’intolérance dans un Orient issu de contes et de récits de voyage auxquels empruntel’auteur. Admiré par les uns, haï par les autres, le jeune homme connaît sur lechemin vers la sagesse desdésillusions concernant les femmes, vivement critiquées dans l’œuvre, desennuis avec la justice ; il est en outre fait un temps esclave, il officiecomme confident des rois, et ses aventures apparaissent comme autant de chargesde Voltaire contre les défauts dessouverains et les abus du clergé,auxiliaire de l’injustice et de la tyrannie. Le livre fait bien sûr écho à lapropre vie de l’auteur, dégoûté par le métier de courtisan qu’il doit parfoispratiquer, et lui-même victime de persécutions. C’est aussi une allégorie desprogrès de la conscience de l’humanité en dépit des superstitions et desintolérances. Du point de vue philosophique, l’œuvre invite à réfléchir à l’existence d’une transcendance, à la question de la destinée, du sens de lavie, à travers ce héros sans cesse confronté à l’arbitraire des évènements.

1749 : La mort de Mme du Châtelet plongel’écrivain dans la dépression ; il parlera de cette perte comme la seulevraie souffrance de sa vie. Il accepte finalement l’invitation de Frédéric II àla cour de Prusse, où il séjournejusqu’en 1753. Il s’installe ensuiteà Genève, dans sa belle demeure des Délices.

1751 : Le Siècle de Louis XIV, œuvre commencée dès 1732, apparaîtcomme un travail historique assez nouveau pour l’époque, car Voltaire sefocalise aussi sur les mœurs, le développement des arts et des sciences, etnon plus seulement sur les batailles. C’est toute la nation, le« siècle » à tous égards qui est envisagé, et non pas seulement lesouverain. Voltaire admirait cependant le rayonnement culturel de son règne.L’auteur reprendra plusieurs fois cette œuvre, jusqu’à la version définitive de1768.

1752 : Le conte Micromégas raconte levoyage interplanétaire du personnageéponyme, un habitant de Sirius contraint à l’exil par les fanatiques de saplanète. Après avoir rencontré un nain sur Saturne – l’appellation« nain » est relative puisque Micromégas mesure lui-même unequarantaine de kilomètres de haut – il se rend sur Terre en sa compagnie. Il y découvreune humanité physiquement minusculemais particulièrement orgueilleuse. Larencontre d’un bateau avec des savantsà son bord devient prétexte à des discussionsphilosophiques lors desquelles Voltaire décoche des attaques aux théoriesd’Aristote, de Descartes, Malebranche et Leibniz, tandis qu’un disciple de Locke seul est mis en valeur. Leshommes apparaissent ridicules de par leur croyance que l’univers a été créé parDieu pour eux. L’œuvre entière est ainsi une illustration de la relativité de tout jugement et uneinvitation à l’humilité :l’homme ne peut prétendre atteindre une vérité absolue.

1756 : L’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations est un livre d’histoire dont le titre dit assez la particularitépour l’époque : Voltaire se concentre en effet sur les progrès de l’esprit humain, de la raison à travers les siècles, enétudiant davantage les paix obtenues entre les peuples, les arts, les mœurs, la religion, les croyanceset toutes les manifestations de l’esprit, plutôt que les guerres et lesconquêtes. Voltaire présente en outre une histoirequi a un dessein, qu’incarne letravail de la raison, qui transforme l’homme en esprit éclairé.

1759 : L’œuvre la plus connue de Voltaire, Candide, paraît à Genève.La trame de ce conte est bien connue : le héros éponyme, un jeune bâtardallemand, subit un éprouvant voyageinitiatique à travers le monde, prétexte à en exposer tous les malheurs ettoutes les injustices, autant de coups portés contre les philosophes optimistes, ayant foi en la providence, tel Leibniz. Voltaire avaitété marqué par certains événements récents dont le tremblement de terre deLisbonne de 1755 et le début de la guerre de Sept Ans en 1756. L’ironie au fil de l’œuvre est constante,car Candide contemple tout ce qu’il voit à travers le prisme de l’enseignement deson ridicule professeur, Pangloss,dont la maxime, toute leibnizienne, est : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».Candide rencontrera aussi Martin, dont la pensée cette fois pessimisteapparaîtra tout aussi abstraite et vaine, inopérante sur la réalité du monde.Voltaire veut dégonfler les discoursvides et inviter son lecteur à forger son bonheur de manière réaliste, ensuivant une morale laïque, et à nerien attendre d’une providence ou du paradis vanté par la religion, à nouveaulargement attaquée dans ce conte. C’est aussi en 1759 qu’il achète le château de Ferney, non loin de Genève –signe de sa crainte de prochaines persécutions –, d’où il mènera ses combatsprès de vingt ans, qui prennent souvent la forme de simples brochures, formatqui peut facilement circuler. Des campagnes sont en effet organisées par lesmilieux conservateurs et le pouvoir contre les philosophes. Plusieurspersonnalités l’aideront et le soutiendront, parmi lesquelles D’Alembert au premier chef, qui estcomme son substitut à Paris, Helvétius, Marmontel, Grimm, mais encore au-delàdu milieu des lettres Richelieu ou Choiseul. Voltaire est alors un écrivain fortuné qui reçoit beaucoup, aidé en cela par sacompagne et nièce, Mme Denis. La demeure est en effet située sur le Grand Tourauquel se livrait alors l’aristocratie européenne ; Voltaire s’est mêmeattribué le titre d’« aubergiste del’Europe » dans une lettre. Il fait construire un théâtre sur sapropriété, qui peut recevoir trois cents personnes. Il transforme aussi Ferney,qui devient une petite ville prospère grâce à ses nombreux investissements. Àcette fin il se fait tour à tour urbaniste, agronome ou manufacturier.

1762-1765 : Voltaire mène un intense campagne pour réhabiliter le protestanttoulousain Jean Calas, condamné à mort sans preuves pour avoirprétendument tué un fils près de se convertir au catholicisme. C’est l’occasionpour le philosophe d’une lutte concrètecontre le fanatisme. La formule célèbre « Écraser l’Infâme » (c’est-à-dire, de la source àl’effet : la superstition, le fanatisme et l’intolérance), que Voltaireglisse dans ses lettres, apparaît à cette époque. Le Traité sur la tolérance,qui prend pour point de départ le fanatisme religieux des juges toulousains, datede 1763. Le philosophe y présente l’intolérance,en une époque où la raison envahit tout, comme un non-sens. Il étudie safiliation : la superstition et le fanatisme, et présente la philosophiecomme la sœur de la religion, propre à combattre cette superstition. La tolérance, présentée comme la fille dela raison, comme une exigence de la civilisation, apparaît comme un facteur de paix sociale à travers lestemps comme le montre l’auteur, qui remonte même à l’Antiquité. Voltaireparvient à faire réhabiliter Calas, puis Sirven, un autre protestantinjustement condamné à mort en 1764, à Castres, pour des raisons voisines. Ilse battra encore pour plusieurs autres condamnés dont il se persuade del’innocence après une enquête personnelle.

1764 : Voltaire, qui a participé à l’Encyclopédie de Diderot etD’Alembert, croyait davantage aux ouvragesde plus petit format, moins chers, plus susceptibles de se diffuserlargement. Il publie ainsi son Dictionnaire philosophique portatif où il adopte une figure de moraliste pratique et de pamphlétaire.En effet de nombreux articles concernent la religion, ainsi de« Tolérance », « Athéisme », « Fanatisme »,« Persécution », « Miracles » ou « Superstition » ;d’autres la politique, où l’auteur défend toujours le régime constitutionnel.Les attaques contre la religion – et non pas seulement le clergé – sont trèsvives car Voltaire parle des Livres Saints comme d’ouvrages absurdes etimmoraux. De nombreux propos prennent la forme de dialogues entre un ignorant faisant preuve de bon sens et un pédantdont la pensée apparaît mal assise. L’ouvrage est considéré comme impie enFrance et condamné par le Parlement.

1767 : L’Ingénu est un nouveau conte, ou roman philosophique, qui usedu procédé du voyageur découvrant une nouvelle contrée, en l’espèce un Huronqui s’étonne des nouvelles mœurs qu’il rencontre en France. Dans cette parodie du récit larmoyant, les aventures du héros, particulièrement « ingénu »donc, sont prétextes à épingler les abusde pouvoir au siècle de Louis XIV, le despotismeministériel, les méfaits de la contraintereligieuse, et de manière générale l’immoralitédes puissants.

1778 : Après une longue absence, Voltaire revient à Paris où on l’autorise à assister à la création de sa pièce Irène à la Comédie-Française. Un triomphe est réservé au philosophepartout où il paraît. Il meurt cetteannée-là, dans la capitale, à quatre-vingt-trois ans. Il souffrait depuis 1773d’un cancer de la prostate. Voltaire sera le second « panthéonisé »en 1791.

 

L’art et la pensée de Voltaire

 

Voltaire apparaît aujourd’hui comme unprécurseur de la figure de l’intellectuelengagé. Si Rousseau et Diderot se montraient prudents, lui ne craint pas d’enquêterpuis d’intervenir dans des affaires, mettant sa philosophie en action. Iln’hésite pas pour cela à chercher à susciter l’émotion. Son intervention lorsde l’affaire Calas surtout, parmi bien d’autres, est restée dans les mémoires. Cetengagement concret se fit certes sur le tard, à près de soixante-dix ans, quandle penseur, bien installé dans les esprits, avait peut-être moins à craindre deses ennemis coutumiers. Opposant résolu de l’Église catholique en particulier,l’intolérance religieuse se rendaitpour lui coupable de retarder le progrèsde la civilisation. Mais outre les hommes d’Église, Voltaire s’en prenaitplus généralement à tous les hommes depréjugés, aux vaniteux, aux militaires et à ceux avides demassacres, etc., que le menait à cibler un irrésistible goût pour la provocation et l’insolence.Ses pièces de théâtre s’attaquent aux mêmes cibles que ses essais et ont donc unevaleur philosophique.

La philosophiede Voltaire n’a rien à voir avec celles de Locke ou de Leibniz. Il n’essaie pasde faire système et se montre surtout pragmatique.Il renvoie beaucoup au réel dans ses écrits et étudie ce qui permet unemeilleure compréhension de l’histoire. Sa métaphysiqueest assez simple : il croit enl’existence d’un Dieu organisateur et gendarme du monde. Mais il ne croitni à l’Église bien sûr, ni à la révélation. Sa philosophie présente en outre unhomme faible, qui peut toujours êtretenté par des pulsions primitives, susceptible de régressions, portant en luiun certain goût du massacre, d’où la nécessité d’être vigilent et la figure de sentinelleque s’est acquise le penseur.

Voltaire avait coutume de créer de nouvelles formes littéraires pourdiffuser sa pensée philosophique – parmi elles le conte philosophique. Il recycle ce faisant des genres alors à lamode : récit de voyage (même interplanétaire), roman picaresque, parlettres, récit larmoyant ou conte oriental. La fantaisie qu’autorise la libertéde l’auteur acquiert une dimensionpédagogique, notamment à travers l’emploi de la caricature, une attention accordée à l’aspect divertissant del’œuvre, et la recherche de formules qui font mouche. Son œuvre est aussiconstellée de références à l’actualité,qui permettent d’ancrer la pensée développée dans le réel. Une des techniquesde Voltaire consiste aussi à mettre en scène, à la suite des Lettres persanes de Montesquieu (1721),un voyageur au regard neuf sur lasociété qu’il découvre, et donc plus propre à révéler l’aberration de certains comportements,des institutions ou de certaines croyances.

Voltaire s’est beaucoup intéressé à la science. Après son séjour enAngleterre, il fut parmi les premiers à vulgariser la pensée de Newton en France. Pour le philosophe,la méthode scientifique, la quantification par exemple constituent des remparts contre les divagationsmétaphysiques. La science permet par exemple de remettre en question lachronologie indiquée par la Bible. Les outils scientifiques soutiennent laraison, qui s’achemine mieux, grâce à eux, vers la résolution des querelles.

Voltaire était aussi un courtisan, qui a écrit des œuvres historiques où il exalte lespuissants, comme son Histoire de l’empirede Russie sous Pierre le Grand (1759-1763) qui lui a été commandée, ou Le Précis du Siècle de Louis XV (1768)qui dresse un bilan un peu trop triomphal du règne du monarque, lequel sembleavoir fait avancer l’esprit humain dans tous les domaines. Ces amitiés avec lesdespotes éclairés le rendront parfois quelque peu aveugle à certaines réalités,par exemple au sort de la Pologne démembrée en 1772.

Voltaire était largement connu pour sa susceptibilité. Et s’il avait nombred’ennemis parmi les antiphilosophes, il ne s’entendit guère avec beaucoup deses pairs, qu’il ne ménageait pas. Diderot ne chercha jamais à le rencontrer,et la rupture avec Rousseau futconsommée à la parution du SecondDiscours de celui-ci en 1755.

Il espérait passer à la postérité avec sonépopée La Henriade et ses tragédies,mais c’est tout l’inverse qui s’est produit, puisque ses travaux qu’il prisaitle plus, relevant de ce qui était considéré alors comme des genres nobles, sontignorés à partir du milieu du XIXe siècle, au profit des contes Candide et Zadig principalement, restés très populaires.

On parle souvent de la virtuosité stylistique de Voltaire. Il pouvait être mordant, ironique, auteur de traitsassassins, comme faire montre de légèretéet d’une grande clarté. À cet égardil est un des meilleurs représentants du stylequ’on dit classique – mélange d’ironie et de sérieux, de distance amusée etd’implication personnelle – que leRousseau des Confessions puis lesromantiques viendront achever.

L’héritagede Voltaire est immense, les intellectuels engagés particulièrementse sont très souvent réclamés de lui. Son nom est traditionnellement évoqué dèsque des problèmes d’intolérance se font jour.

 

 

« Quandnous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nouscoupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe lajambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vousmangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écuspatagons sur la côte de Guinée, elle me disait : « Mon cher enfant,bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux, tu as l’honneurd’être esclave de nos seigneurs les Blancs, et tu fais par là la fortune de tonpère et de ta mère. » Hélas ! je ne sais pas si j’ai fait leurfortune, mais ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et lesperroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandaisqui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfantsd’Adam, Blancs et Noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si cesprêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vousm’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plushorrible. »

 

Voltaire, Candide, 1759

 

« — Il me prend envie de faire trois pas, et d’écraser detrois coups de pied toute cette fourmilière d’assassins ridicules.

— Ne vous en donnez pasla peine, lui répondit-on ; ils travaillent assez à leur ruine. […]D’ailleurs, ce n’est pas eux qu’il faut punir, ce sont ces barbares sédentairesqui du fond de leur cabinet ordonnent, dans le temps de leur digestion, lemassacre d’un million d’hommes, et qui ensuite en font remercier Dieusolennellement. »

 

Voltaire, Micromégas, 1752

 

« Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernementde Zadig ; la nouvelle en vient jusqu’au roi et à la reine. On ne parlaitque de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et dans le cabinet ;et quoique plusieurs mages opinassent qu’on devait le brûler comme sorcier, leroi ordonna qu’on lui rendît l’amende de quatre cents onces d’or à laquelle ilavait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs, vinrent chezlui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces ; ils enretinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice,et leurs valets demandèrent des honoraires. »

 

Voltaire, Zadig, 1747

 

« Lasuperstition est à la religion ce que l’astrologie est à l’astronomie, la filletrès folle d’une mère très sage. »

 

Voltaire, Traité sur la tolérance, 1763

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