Nadja

par

De la vie à la folie

A/ Une œuvre tournée vers la réalité

 

         Ceroman met en scène un je ouvert à laville et aux autres. La rencontre de l’auteur avec Nadja incarne un véritablebouleversement dans sa vie : il va découvrir d’autres modes de pensée et desensibilité. Les pérégrinations dans Paris deviennent alors de véritablesaventures sensorielles, et Nadja conduit le poète vers un nouvel état d’être aumonde. Les nombreuses photos et fragments de réel contribuent à inscrire lemonde dans le roman. Ce procédé est très fréquent dans les œuvres surréalistes,qui s’inspirent du collage « DADA » : pour représenter le réel, ya-t-il un meilleur moyen que de coller celui-ci directement dans les pages ?Ces fragments participent à l’esthétique cubiste qui forme le terreau descourants dadaïstes puis surréalistes : une saisie fragmentaire du monde, donton montre de multiples images assemblées en une seule œuvre, est la seule quipuisse représenter fidèlement la conscience de l’écrivain. Les photos, lesdocuments amassés comme le programme du film L’Étreinte de la pieuvre ou une lettre, ainsi que les dessins deNadja elle-même permettent à Breton de saisir ce qui a fait son environnementmental pendant ces promenades.

Par là, Nadjapeut être envisagée comme une tentative d’écriture documentaire, ce qui est surtout perceptible à traversl’utilisation de photographies. L’œuvre devient ainsi un savant mélange ensubjectivité et objectivité. L’objectivité que condamne Breton est celle quioblige à se conformer à des règles, que l’âme du poète, errante et changeante,ne peut qu’ignorer.

 

B/ La folie et l’amour comme principes d’écriture

 

         Dèsles premières pages du Manifeste dusurréalisme, Breton avait souligné la parenté entre le surréalisme et lafolie : « Les confidences desfous, je passerais ma vie à les provoquer ». Cependant, ce que Bretondécouvre douloureusement à travers Nadja, c’est que le délire des fous n’estpas seulement « source dejouissance », mais aussi source de souffrance et que, plus que lasociété, c’est souvent le fou lui-même qui en est la première victime. Peuaprès le journal central, Breton loue la capacité de détachement deNadja : « Je sais que ce départ,pour Nadja, d’un point où il est déjà sirare, si téméraire de vouloir arriver, s’effectuait au mépris de tout ce qu’ilest convenu d’invoquer au moment où l’on se perd, très loin volontairement dudernier radeau, aux dépens de ce qui fait les fausses, mais les presqueirrésistibles compensations de la vie. » 

L’amour entre Nadja et Breton est perturbé parl’internement de Nadja et sa mort. Cette fin pose quelques problèmes :est-ce la conséquence fatale des idées surréalistes et poétiques, aveclesquelles on ne peut plus vivre ? Cette interprétation est possible, mais lesvives attaques de Breton contre le système psychiatrique indiqueraient plutôtque c’est contre la société – qui aliène les originaux et les poètes – qu’ilécrit ce livre. Néanmoins, l’acte surréaliste qu’incarne Nadja semble se placerà la lisière de la folie, là où l’esprit, à force de se regarder et de seperdre dans des expériences métaphysiques et tortueuses, abdique.

Cet amour maudit est ainsi le déclencheur del’écriture ; c’est Nadja qui va pousser Breton à écrire leur histoire : « Je t’assure. Ne dis pas non. Prendsgarde : tout s’affaiblit, tout disparaît. De nous il faut que quelquechose reste… » La littérature devient un moyen de faire mémoire, defixer un état du présent à jamais, et de capturer l’évanescence, l’écoulementinexorable de la vie. Nadja était la vie même, la force de vivre et des’émerveiller devant le monde ; écrire une telle œuvre est une tentativede saisir cette vitalité, les collages de documents et l’écriture poétiqueétant des formes permettant de faire corps avec cette réalité subjective, cesouffle de merveilleux qui enchanta le quotidien de Breton.

L’indéniable fascination que, de son côté,Breton éprouve pour Nadja ne relève pas d’un sentiment semblable, mais bienplutôt d’une forme de « séduction mentale ». Ses interrogations du 7octobre (« Est-ce que je ne l’aimepas ? ») finissent par trouver une réponse sous la forme d’unirréel du passé : « Seull’amour au sens où je l’entends – mais alors le mystérieux, l’improbable,l’unique, le confondant et l’indubitable amour – tel enfin qu’il ne peut êtrequ’à toute éprouve, eût pu permettre ici l’accomplissement du miracle. »

 

         Nadja est une œuvre autobiographique etromanesque atypique : elle renouvelle l’écriture en prose, en introduisant lanotion surréaliste de « merveilleux dans le réel ». Cette histoired’amour est l’occasion de nombreuses réflexions sur l’identité du poète, surson être au monde et sur la création littéraire, qui joue un jeu d’équilibrismeentre la réalité et la folie.

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