Nadja

par

Un roman surréaliste : paradoxe ou renouvellement?

A/ Breton et le roman

 

         Endéfinitive, c’est la fiction même que Breton rejette, en tout cas dans sesformes traditionnelles, en particulier celle du roman « à clés », plate déformation d’une réalité elle-mêmesans intérêt : « Je persiste àréclamer les noms, à ne m’intéresser qu’aux livres qu’on laisse battants commedes portes, et desquels on n’a pas à chercher la clef ». Au fond, ledanger de la fiction, c’est de sublimer le désir de « changer lavie » en lui donnant un cadre pour s’exprimer, et en dispensant l’homme des’attacher à une véritable transformation de la vie.

Dans le premier Manifeste du surréalisme de 1924, Breton adresse de fortescritiques à l’égard du roman. Il lui reproche son banal réalisme, sa lourdeurterrestre et son manque d’imagination. Tout y est petit, bourgeois, sansfantaisie ni rêverie. la psychologie et les descriptions rebutent particulièrementBreton, qui exècre ces incursions du narrateur tentant vainement de fairerentrer le lecteur « dans la chambre » du personnage,c’est-à-dire de créer une illusion de réel, et psychologisant sans cesse pardes remarques intempestives. Breton oppose à ce genre la poésie, qui réenchantele réel et qui s’attache au merveilleux du monde. Elle dépasse l’écritureréaliste par une esthétique du réel, de la réalité subjective vécue et sentiepar le poète.

 

B/ Une forme nouvelle

 

         Nadja est donc publié après cesviolentes critiques : que propose cette œuvre pour remplacer le roman ?

« Le4 octobre dernier, à la fin d’un de ces après-midi tout à fait désœuvrés ettrès mornes, comme j’ai le secret d’en passer, je me trouvais rueLafayette. » Cettephrase laisse perplexe, quand on la lit à la lumière des critiques de Bretoncontre le roman. Elle pourrait être mise en incipit de n’importe quel écritréaliste ou autobiographique. Nadjaest donc une œuvre paradoxale, qu’il faut fouiller profondément pour comprendresa nouveauté radicale face au roman classique. En effet, sa forme en prosedivisée en chapitres refuse de se laisser ranger parmi les œuvres de poésie. Onpourrait plutôt comparer ce roman à une prose poétique, c’est-à-dire que lapoésie vient pour introduire du merveilleux dans le roman. Breton semble icicréer une forme hybride, pour penser une nouvelle écriture romanesque etautobiographique qui soit au plus près de la réalité subjective. Ainsi, lie-t-ille je du poète à la rencontreamoureuse et aux promenades dans la ville, aux dialogues.

         Outrele souci du style qui perce dans la plupart des grandes autobiographies, Bretonrejette à la fois l’introspection et la visée rétrospective. En insérant unjournal au centre du livre, en s’inscrivant explicitement dans le présent del’écriture, Breton refuse la tentation du bilan, de la relecture du passé à lalumière du présent selon une perspective chronologique qui tiendrait lieud’explication. La division des parties rend alors compte non plus d’unechronologie romanesque et réaliste, mais s’organise autour de grandesinterrogations métaphysiques et récits de vie. La première se centre surl’existence et l’identité de l’auteur, la troisième sur l’intérêt du livre, surla réflexion que lui inspire un nouvel amour et sur sa définition de la beauté.Seule la partie centrale semble obéir aux codes du roman, est« simplement » un récit narrant une rencontre, qui s’étale dans letemps.

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