OEdipe roi

par

Œdipe un héros tragique acculé par son destin

L’adjectif « tragique » qualifie une personne « sur qui s’acharne le destin ; qui choisit un destin contraire à ses propres désirs » (définition du TLFi) ; c’est ce qui va faire d’Œdipe un héros tragique.

A. Une destinée de héros tragique par excellence

 

Le personnage d’Œdipe est l’exemple même du héros tragique, un personnage illustre :

 

– Une naissance illustre : En effet, il est le fils supposé de Polybe, roi de Corinthe, mais en réalité fils de Laïos, roi de Thèbes. Il est « illustre » qu’importe son identité incertaine, le chœur le nomme lui-même « illustre Œdipe » (à la fin du quatrième épisode).

De même, il est illustre en ce qu’il accomplit des exploits, notamment la résolution de l’énigme du Sphinx. Cet exploit engendre son accession au trône, il devient alors roi de Thèbes. Ce n’est pas la mort du roi qui a suscité sa présence, mais son départ (le roi est alors en « vacance du pouvoir »).

 

La solitude du héros tragique :L’évolution du schéma actanciel au cours de la pièce dessine la mise en place de la solitude du héros. Si Tirésias et Créon sont au départ des adjuvants d’Œdipe, le conflit se noue peu à peu entre eux et ces deux personnages se placent ensuite parmi les opposants. Enfin, même Jocaste, qui était pleinement de son côté, est de moins en moins disposée à le voir, de moins en moins encline à découvrir la vérité, allant même jusqu’à s’opposer à ses démarches. Œdipe est de plus en plus seul au fil de la pièce, jusqu’à l’exil (l’aveuglement est aussi un symbole de son enfermement dans la solitude).

 

B. Une trajectoire jonchée de prédictions : toute la trajectoire de vie d’Œdipe est marquée par le sceau des oracles

Sophocle fait de son héros le jouet du sort, un personnage soumis à la volonté des dieux, impuissant à la combattre. Procédons à un récapitulatif de l’apparition des oracles dans la pièce :

Avant même la naissance d’Œdipe, il est annoncé à son père que son fils va le tuer ; Jocaste raconte cette prophétie la première : « Autrefois, un oracle rendu à Laïos, non certes par Phœbos en personne, mais par un de ses ministres, lui avait annoncé qu’il devait mourir de la main d’un fils qu’il aurait de moi. »Le destin est apparemment conjuré : l’enfant, à peine né, est rejeté par ses parents qui ont peur de lui, ils le confient à un serviteur pour le tuer. C’est la première tentative échouée de conjurer le destin : Œdipe naît et grandit malgré les oracles annoncés à Laïos.

Œdipe devient adulte et une nouvelle prédiction vient bouleverser sa vie : son destin lui est annoncé : « Phœbos me congédia, non toutefois sans m’avoir prédit toute sorte d’horribles calamités : que je m’unirais à ma mère, que j’exhiberais aux yeux des hommes une postérité monstrueuse, que je deviendrais le meurtrier de mon propre père ! ». Une nouvelle fois, le personnage tente de contrer le destin : il quitte Corinthe pour s’éloigner de son père et de sa mère et ainsi éviter l’inceste et le parricide, mais cette tentative est encore une fois avortée et c’est justement cette tentative qui précipite le héros tragique vers son destin funeste. Cette fuite le mène droit vers Thèbes et ses véritables parents. La tentative de résister au destin s’inverse et le plonge au cœur même du destin promis.

Puis, la pièce s’ouvre sur l’annonce d’un oracle : Œdipe est devenu roi de Thèbes, mais la peste ronge la cité, il envoie alors Créon vers les oracles afin de savoir comment y échapper. Créon revient avec la parole de l’oracle : afin de débarrasser Thèbes de la peste, il faut trouver le meurtrier de Laïos. C’est cet oracle qui va déterminer la recherche de la vérité d’Œdipe et qui le conduit à découvrir sa véritable identité, celle de son père et la nature de ses actes.

 Enfin, afin de résoudre l’énigme du meurtre de Laïos, le Coryphée et Créon conseillent à Œdipe de consulter les divinations, et le personnage de Tirésias lui annonce la parole des dieux et contraint par Œdipe lui-même, il lui répète les prédictions sur son passé et son futur : « je dis que tu es le meurtrier que tu recherches » ;« jamais mortel ne sera le jouet d’un sort plus cruel que le tient » ; « des tiens, morts et vivants, tu es l’ennemi sans le savoir » (Tirésias, premier épisode). Œdipe rejette cette prédiction et se laisse emporter par la colère (nous y reviendrons).

 

C. L’impossibilité de lutter contre le tout-puissant destin

 

Au-delà d’une vie marquée par des prédictions funestes, le héros tragique se trouve véritablement acculé par son destin. Il essaie pourtant de lutter. Les scènes d’agôn (combat verbal) en sont la preuve : Œdipe s’oppose au devin Tirésias par une rhétorique agressive (« Ô le plus noir des scélérats ! ») et à Créon à l’occasion de stichomythies (dialogues où s’enchaînent des répliques courtes). La forme agressive de ces paroles ajoute à ce combat – début du deuxième épisode : « Créon. – Sur ce point précisément, écoute mes explications. Œdipe. – Sur ce point précisément, ne joue pas l’innocent. » La répétition ajoute de l’agressivité au combat verbal – les mots sont des armes qu’on emploie et réemploie –, de même que l’assaut de questions que les deux personnages se lancent, jusqu’aux insultes : « Œdipe. – Tu n’as jamais été qu’un fourbe. »

Néanmoins, le héros tragique reste enfermé dans son aveuglement et qu’importent les actions de chacun des personnages pour prévenir ce funeste destin ; nous avons pu voir précédemment (propos en gras) l’échec de cette lutte contre le destin : aucune des actions tentées ne peut le contrer. La tragédie classique suppose la souffrance et Œdipe doit souffrir de ce destin pour se révéler un héros tragique : Œdipe est alors surtout montré comme un « malheureux », il est la victime de ce destin, cf. le quatrième épisode : « Œdipe. – […] les supplices atroces que j’endure » ; « Chant du Chœur : lemalheur qu’un dieu t’envoie, ô douloureux Œdipe ! » ; « Œdipe. – Là, je mourrais leur victime ». Sa faute est involontaire, il est destiné à commettre des crimes affreux (parricide et inceste) avant même d’avoir été conçu.

Sophocle va de plus en plus loin dans sa démonstration de l’incapacité de l’homme à échapper à son destin : si la première tentative reste un échec compréhensible et auquel le spectateur peut même adhérer (un enfant est finalement sauvé), la seconde est plus funeste : c’est une tentative qui a engendré l’exact opposé de l’effet souhaité, elle s’est renversée contre celui qui souhaitait contourner son destin.

Le destin devient alors le seul « personnage » tout-puissant, il est le seul à « agir » avant, pendant et après la représentation (ici le terme « agir » est important puisqu’il semble que le pouvoir des oracles soit si grand dans la pièce qu’il finit par se révéler aux yeux du lecteur comme un véritable « actant »).

Dans notre tragédie, nous l’avons vu, le destin abat sa fureur avant l’arrivée du héros (oracle destiné à Laïos). Ensuite il suit les pas du héros (annonce de sa destinée tragique à Œdipe ainsi que la peste) jusqu’à sa chute finale. Enfin, après que le rideau se baisse, il s’agite encore. Œdipe est l’un des rares héros tragiques à ne pas mourir à la fin. Il choisit de se percer les yeux, puisque de toute évidence, il a toujours été incapable de voir la vérité, et décide de quitter la cité.

Œdipe le dit lui-même et cela bien avant de savoir la vérité sur son destin : « aucun homme ne peut forcer la volonté des dieux » (premier épisode).

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