Planète des singes

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Pierre Boulle

Pierre Boulle est un écrivain français né en 1912 à Avignon dans une famille bourgeoise
de lettrés – son père est avocat, sa mère la fille du directeur du journal
où celui-ci écrit sur le théâtre. Il connaît une enfance heureuse, bercée par une forte complicité avec son père,
qui l’initie notamment à la littérature, lui ouvre l’esprit tout en développant
son sens de l’humour. La pratique de la chasse ou du braconnage à ses côtés lui
procure des émotions inoubliables. Mais celui-ci meurt alors que le jeune
Pierre n’a que quatorze ans. À partir de là, avec l’intention d’aider sa mère,
il devient ingénieur en passant par
la prestigieuse école d’ingénieurs Supélec
(École supérieure d’électricité) où il étudie à Paris. Il en sort diplômé en 1933 et trois ans plus tard part pour
la Malaisie travailler dans une
plantation d’hévéas pour une firme britannique. Cette période de sa vie formera
la matière de son deuxième roman, Le
Sacrilège malais
.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, rejoignant
le mouvement gaulliste à partir d’une base militaire située à Singapour, il
devient officier de liaison, se voit formé aux tâches d’agent secret et part sous un faux nom en mission en Chine pour préparer la libération de l’Indochine. C’est dans ce pays qu’il est arrêté par
les troupes françaises fidèles à Vichy peu après son arrivée. En 1942 il est
condamné en tant que traître par la
cour martiale de Hanoï aux travaux
forcés
à perpétuité. Les aventures qu’il connaît alors nourriront plusieurs
de ses œuvres dont Le Pont de la rivière
Kwaï
ou le récit Aux sources de la
rivière Kwaï
.

À la fin de la guerre il retourne un temps à
Paris mais tente à nouveau l’aventure malaise, trois années durant, au bout
desquelles il se rend compte qu’il ne sera pas planteur. Retourné en France il
décide sur un coup de tête de
devenir écrivain et s’installe dans
un petit hôtel du quartier latin avant d’habiter chez sa sœur Madeleine,
devenue veuve, où il sera un père pour sa nièce, première auditrice des romans
qu’il écrit.

 

La carrière
littéraire
de Pierre Boulle commence donc sur le tard, à trente-huit ans, avec William
Conrad
, une œuvre publiée en 1950 que lui inspirent ses aventures d’agent secret, et qui rencontre une critique séduite par son authenticité. Le
héros éponyme est un jeune homme brillant d’origine polonaise qui se révèle
être un espion allemand infiltré dans
la haute société anglaise et le système de défense d’un pays dont le prestige
s’effrite dans sa confrontation sur le continent avec l’Allemagne, et surtout
sur le front japonais. Il s’habitue à l’Angleterre, contribue à l’effort de
guerre en attendant les ordres de sa hiérarchie.

Mais c’est deux ans plus tard, en 1952, que Pierre Boulle connaît un
grand succès avec Le Pont de la rivière Kwaï, qui a pour cadre la vie des prisonniers anglais capturés par les
Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, alors sollicités pour construire
une ligne de chemin de fer dans une
zone occupée entre la Thaïlande et la Birmanie, laquelle doit participer à l’acheminement
de cargaisons nécessaires à l’effort de guerre. Le héros en est Nicholson, un colonel anglais qui fait d’abord de la résistance à ses geôliers
jusqu’à ce qu’ils respectent les conventions internationales concernant les
prisonniers de guerre, avant de se mettre à leur service pour coordonner les
travaux de construction du célèbre pont sur la ligne Bangkok-Rangoon, poussé
par le désir de démontrer la suprématie de la civilisation occidentale sur
celle de ses gardiens, et par des considérations relatives au fair-play que l’on se doit entre
gentlemen, au respect de la parole donnée. Devenu myope idéologiquement, il deviendra même un traître à sa nation en déjouant les plans anglais visant à détruire
cette œuvre qui lui tient à présent à cœur. Le roman apparaît alors comme un
curieux mélange entre ironie et tragédie.  Le regard du narrateur insiste beaucoup sur la
souffrance des prisonniers et
l’œuvre est considérée comme un témoignage particulièrement authentique, rédigé
dans un style simple et clair, de la
situation de ceux-ci pendant le conflit. Il est adapté au cinéma par le
réalisateur britannique David Lean en
1957 et devient un grand succès international couronné de sept oscars.

L’autre grand succès de Pierre Boulle, La
Planète des singes
, devenu un roman de science-fonction culte, paraît en 1963. L’histoire principale, bien connue, emboitée dans un autre
récit cadre, est celle du professeur Antelle, de son second Arthur Levain et du
journaliste Ulysse Mérou, qui est
aussi le narrateur, lesquels découvrent au gré d’un voyage interstellaire une
planète où les singes forment une espèce évoluée semblable à celle des hommes
sur Terre, tandis que les humains y sont relégués au rang d’animaux. Ulysse est
capturé par les singes lors d’une chasse à l’homme et se verra étudié par des
singes scientifiques auxquels il devra prouver qu’il est plus qu’un animal.
L’œuvre donnera lieu à de nombreuses
adaptations
, d’abord au cinéma dès 1968, puis à la télévision en 1974-75, et
en bandes dessinées.

 

Parmi les œuvres moins connues de Pierre Boulle
figurent Les Jeux de l’esprit, roman d’anticipation paru en 1971 dans
lequel la gouvernance du monde se voit confiée à un cercle de scientifiques,
qui n’agiront pas, comme les anciens hommes politiques, selon des intérêts
financiers, mais pour le bien-être des hommes, lesquels verront de leur temps
dégagé pour l’étude et dans la perspective de progrès scientifiques toujours
plus importants. Leurs beaux projets vont cependant rencontrer certaines
inerties, surtout sous la forme de petits intérêts individualistes. De grands
spectacles seront finalement organisés, impliquant parfois des morts
grandioses, pour occuper « la populace » et tenter de faire baisser
le taux de suicides. Alors que l’esprit du peuple devait se voir hissé vers la
science, c’est plutôt un mouvement inverse qui s’observe.

La Baleine des Malouines,
paru en 1983, est un roman ayant pour cadre la reconquête des Malouines par
l’armée anglaise. Le commandant Clark,
à la tête du destroyer Daring, est obsédé par le souvenir
d’une déclaration du duc d’Édimbourg : « Les cétacés apparaissent
souvent sur les radars comme des sous-marins. » Au lieu d’un récit de
guerre classique Pierre Boulle livre finalement l’histoire loufoque d’une baleine bleue, la Tante Margot, qui accompagnera le destroyer, et dont la présence
demandera l’intervention d’un baleinier repenti pour donner des cours sur
l’animal au commandant Clark.

 

Pierre Boulle meurt en 1994 à Paris. Si l’on peut trouver beaucoup d’inspirations
à cet écrivain – le « cycle malais » de Joseph Conrad, les
anticipations d’un Jules Verne –, son œuvre évite soigneusement les
classements. Il est souvent vu comme l’un des pionniers de la science-fonction
en France, aux côtés d’un René Barjavel par exemple. Ses Contes de l’absurde publiés en 1953 comprennent par exemple Une nuit interminable, nouvelle écrite
en 1949 où l’auteur joue sur les paradoxes temporels.

Les récits de Pierre Boulle débouchent toujours
sur une incitation à la réflexion,
sinon des leçons, le monde des humains se trouvant souvent l’objet d’une satire. Pas d’exotisme complaisant chez
cet auteur, qui dénonce le barbare comme le colon, et le ton ne verse jamais
dans le sentimentalisme ni dans le scepticisme, l’auteur continuant de croire
en un progrès humain possible, qui serait mieux dirigé si certains
avertissements étaient pris en compte. L’œuvre de Pierre Boulle parvient à
mêler cette volonté d’édification à
des récits divertissants, souvent humoristiques, qui ont su rencontrer un
large public dans le monde entier.

 

 

« L’abîme
infranchissable que certains regards voient creusé entre l’âme occidentale et
l’âme orientale n’est peut-être qu’un effet de mirage. Peut-être n’est-il que
la représentation conventionnelle d’un lieu commun sans base solide, un jour
perfidement travesti en aperçu piquant, dont on ne peut même pas invoquer la
qualité de vérité première pour justifier l’existence ? Peut-être la
nécessité de “sauver la face” était-elle dans cette guerre, aussi
impérieuse, aussi vitale, pour les Britanniques que pour les Japonais ?
Peut-être réglait-elle les mouvements des uns, sans qu’ils en eussent
conscience, avec autant de rigueur et de fatalité qu’elle commandait ceux des
autres, et sans doute ceux de tous les peuples ? »

 

Pierre Boulle, Le Pont de la rivière Kwaï, 1952

 

« Ce qui nous arrive
était prévisible. Une paresse cérébrale s’est emparée de nous. Plus de
livres ; les romans policiers sont même devenus une fatigue intellectuelle
trop grande. Plus de jeux ; des réussites, à la rigueur. Même le cinéma
enfantin ne nous tente plus. Pendant ce temps, les singes méditent en silence.
Leur cerveau se développe dans la réflexion solitaire… et ils parlent. Oh !
peu, presque pas à nous, sauf pour quelque refus méprisant aux plus téméraires
des hommes qui osent encore leur donner des ordres. Mais la nuit, quand nous ne
sommes pas là, ils échangent des impressions et s’instruisent
mutuellement. »

 

Pierre Boulle, La Planète des singes, 1963

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