Rigodon

par

Résumé

1960. La guerre estfinie, la vie a repris, et Céline est poursuivi. On le sollicite, onl’interpelle, on l’implore de laisser tomber une parole –« Maaître ! » pleure le Figaro, son scoubidou, comme ill’appelle. On le honnit ou on le soutient, comme le fait Barjavel. Mais laconclusion est toujours, même quand Barjavel vole à son secours :« Son Barjavel, oh là ! Là ! Aussi pourri que lui !… à lafosse avec ! ». Il n’est pas facile de vivre estampillé comme anciencollabo. Protégé par ses chiens, isolé avec Lili dans son pavillon banlieusardde Meudon, Céline attend le déferlement des Chinois qui vont bientôt envahir laFrance jusqu’à Brest, et la disparition de la race blanche, dissoute dans lemétissage des Jaunes et des Noirs, sous le regard complice des religionsétablies, toutes les mêmes, celles-là. Il est confit dans son pessimismeforcené, injurié et pourtant révéré. Il n’est pas facile de vivre estampillécomme plus grand écrivain français vivant.

Il songe et retourneen arrière, en 1945, courant devant les troupes alliées victorieuses, cherchantà échapper aux hordes soviétiques, dans une Allemagne bouleversée par la piredébâcle. Il y a Lili, et le chat Bébert, et la Vigue – l’acteur Robert leVigan. Il cherche à rejoindre Warnemünde près de Rostock, sur la Baltique.D’abord Rostock, et le train, bourré à craquer, hérissé comme une chenille, debras, de jambes, de têtes. On grimpe sur un wagon plat, avec le canonanti-aérien, et on roule vers Rostock, pour s’arrêter en pleine nuit, en pleinecampagne. Là, le docteur Haupt – un confrère – applique sa méthode de sélectioninspirée de ses lectures de Nietzsche : on vide les wagons, on installeles passagers sur le ballast, par un froid glacial. Ceux qui survivent ensortent renforcés ; ceux qui succombent n’encombreront pas Rostock, ni lesbateaux de réfugiés à destination du Danemark.

C’est à Rostock queCéline et Lili rencontrent le docteur Proseïdon, un Grec, et sœur Félicie encharge d’un groupe de lépreux. Ensemble, ils roulent vers Berlin dans le trainde pêche chargé de poisson qui court de Warnemünde à la capitale du Reichdéchu. Le « dur » chemine, lentement, et atteint une gare juste avantBerlin. Céline et ses compagnons perdent Proseïdon et ses lépreux ; ils neles reverront jamais. Nouveau train, derrière la « bouzine » chargéede coke ; d’abord y grimper : il y a des centaines de déplacés quiveulent une place, un wagon est réservé à un maréchal ; un pavé vole, puisun autre, les vitres volent en éclats, le wagon est pris d’assaut, le maréchalest expulsé du wagon pieds nus, sous les lazzis de la foule. Le train est bondéquand il s’ébranle, direction Ulm, jusqu’à ce que des avions de la RAF lerepèrent et l’attaquent. L’enfer se déchaîne. Sous la voûte d’un tunnel où leconvoi a trouvé refuge, les passagers tentent d’échapper aux fumées toxiquesprovoquées par les bombes au phosphore dont la pluie bloque chaque issue dutunnel. Quand l’averse mortelle s’apaise, le train reprend sa course jusqu’àUlm. Céline, Lili, la Vigue et Bébert y parviennent le jour des obsèques dumaréchal Rommel. C’est le moment que choisit la Vigue pour se camper au milieude la rue et bloquer la voiture du maréchal Rundstedt, braillant des insulteset mettant en péril la petite expédition. Contre toute attente, le maréchalpardonne l’incident, va jusqu’à présenter ses hommages à Lili, caresse Bébert.

Et ces parasites quiharcèlent Céline, cette haine qui l’accompagne à chaque pas, ces journalistesqui implorent de lui une parole ! Et celui qu’il appelle le tænia, Sartre,qui serait plus à sa place dans un flacon de formol, qui le poursuit de sahaine !

On repart, dans untrain pour Sigmaringen. C’est là que le Vigan quitte Céline et Lili, il prendle chemin de Rome, il avait tout préparé en secret : bon débarras. Lepériple continue : direction Oddort, en compagnie de miliciens françaismenés par Restif, brute galonnée que Céline a rencontrée à Sigmaringenautrefois. L’écrivain songe à ces chefs miliciens qu’il a connus… que sont-ilsdevenus ? À Oddort, près de Hanovre, la gare déborde de réfugiés. Célineet Lili, avec Bébert dans sa musette, ont la sagesse de suivre le conseil deRestif : fuir la gare. Bien leur en prend : elle est bientôt sous lefeu croisé des mitrailleuses lourdes et des canons : on massacre lesréfugiés, ce sont les Allemands qui tirent, avec l’appui d’un avion « et bring !…crrrac !… une mine ! Et l’éparpillement des éclats… le coupde grâce !… pique sur la gare… nous pouvons un peu regarder… plusclair que le plein jour ! […] plus personne ne vient de la gare…qu’une très forte lueur d’incendie… ».

C’est à pied qu’onrepart, le long du ballast, direction Hanovre. On croise Felipe, un Italien quicherche à rejoindre son « patroune », et tout n’est que suie, cendre,immeubles effondrés, flammes vertes et roses du phosphore qui détruit tout…Il y a les réfugiés aussi, les déplacés, chacun pour soi, survivre est leurseul but. Et les sirènes qui hurlent, et les bombes, encore les bombes. Célinetombe, assommé : il a reçu une brique sur la tête, et il voit d’étrangeschoses, une locomotive dans le ciel, où est la frontière entre le délire et laréalité ?

« Enfin cetrain ! » Encore un train, vers Hambourg cette fois. Avantd’embarquer, Céline et Lili croisent la route d’Odile Pomaré : elle se ditagrégée d’allemand, et tombe d’épuisement. Elle a en charge un groupe d’enfantshandicapés mentaux : Céline veut-il s’en charger ? Bon gré mal gré,il accepte et traîne alors derrière lui ces enfants « tous boudinés dansles lainages, ficelés… une quinzaine… pas difficile, à première vue tousdes minus… bavant, boiteux, faces de travers… tout à fait des crétinsd’asile. » Il doit les nourrir, les faire monter dans le train, lessauver, lui le misanthrope absolu. Et il le fait. Le train roule, encore unbombardement avant Hambourg – mais ce sont des sous-marins qui sont visés, pasle train. Et on passe Hambourg, direction Flensburg, à la frontière avec leDanemark.

Là, Céline sort sonvieux brassard de la défense passive, et affirme à un officiel de laCroix-Rouge suédoise que les gamins qui l’accompagnent sont tous suédois etdoivent rentrer chez eux. L’homme est-il dupe du mensonge ?Qu’importe : les gamins montent dans le train, ils peuvent enfin manger àleur faim, Céline, Lili et Bébert aussi, ils sont recrus de fatigue. Le trainembarque sur un ferry, la partie est gagnée. Céline ne reverra jamais les« dix-sept déchets infantiles » qu’il a aidés à sauver. Puis il fautaller à Copenhague, c’est là que Céline a caché l’argent que lui a rapporté sonœuvre, lui, un des trois écrivains vivants publiés dans la collection de laPléiade. Lui, le plus grand écrivain de son temps. Lui, le réprouvé qui va êtreemprisonné plus d’un an au Danemark avant de rentrer en France, comme un paria.C’est la fin du rigodon, une danse de marches et contremarches où l’on se croiseet se recroise. Et tout au long de la danse, cachée dans la musette de Bébert,une fiole de cyanure aura accompagné les fuyards. Au cas où…

Et maintenant ilfaut écrire, jusqu’à l’ultime moment, pendant que les assiégés discutent dusexe des anges et que les hordes chinoises s’apprêtent à déferler sur la Franceet s’enivrer de ses alcools.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Résumé >