Théétète

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Platon

Chronologie

 

-428-427 :
Platon, né Aristoclès, voit le jour à Athènes
ou Égine dans une famille de la haute noblesse. Il reçut donc l’éducation d’un jeune aristocrate de l’époque et dut étudier la musique
(littérature et arts) et la gymnastique. C’est à vingt ans qu’il aurait rencontré Socrate et se serait alors « converti »
à sa dialectique
. Nombre d’éléments biographiques, issus de multiples
sources, sont sujets à caution et nous nous tiendrons donc ici aux quelques
faits certains ou peu douteux.

-399 : La
condamnation à mort de Socrate
décide de son avenir. Platon voit dans cet événement un signe de la dégradation des institutions et des citoyens
d’Athènes
. Dès lors le problème
politique
se pose de manière radicale pour lui : la réflexion doit
porter sur l’organisation de la cité et
l’éducation de ses citoyens. Alors
que le destin de tout jeune aristocrate de l’époque ne pouvait se faire que
dans la politique, Platon choisit de se
consacrer à la philosophie
. Après la mort de son maître il part avec
d’autres disciples à Mégare, terre
du philosophe Euclide qui les reçoit. En -394, revenu à Athènes, il aurait
peut-être pris part à la bataille de Corinthe.

-388 :
Platon effectue un long voyage ;
il aurait visité l’Égypte, rejoint Cyrène (ville grecque de la Lybie actuelle)
où il s’entretient avec des savants, puis l’Italie du Sud où il rencontre le
pythagoricien Archytas, gouverneur de Tarente et ami fidèle qui aurait beaucoup
influencé sa pensée. Il se rend ensuite à Syracuse
et tente vainement de convertir à la philosophie le tyran Denys Ier.
Dion en revanche, beau-frère de celui-ci, est séduit par le philosophe. Le
retour vers Athènes est compliqué, Platon manque de finir esclave mais il est
racheté par le philosophe Annicéris de Cyrène.

-387 : De retour à Athènes Platon fonde l’Académie, la première école de philosophie ouverte à des
élèves, et non réservée à des disciples. Elle rencontre un rapide succès. L’enseignement
des sciences exactes qui y est assuré devait préparer à la pratique de la
philosophie. Vers -367, Aristote en devient l’élève. Platon le
remarque et lui confiera l’enseignement de la rhétorique.

-367-366 :
Platon fait un nouveau séjour à Syracuse,
auprès de Denys II cette fois,
supposément passionné de philosophie, mais une nouvelle fois il ne peut
réaliser ses conceptions en matière de constitution et de lois. Platon
retentera l’expérience une dernière fois en -361-360, mais il se retrouve en danger et le pythagoricien Archytas
dut envoyer un vaisseau pour le sauver.

-348-347 :
Platon meurt à plus de quatre-vingt
ans, laissant inachevées Les Lois.
Son neveu Speusippe devient à sa suite scholarque de l’Académie, au grand dam
d’Aristote. Jusqu’à sa mort, Platon n’aura eu de cesse d’enseigner et d’écrire.

IIIe siècle av. J.-C. : Le travail de l’éditeur Aristophane de Byzance
permet une transmission respectueuse du
texte platonicien
. Platon est en effet un des penseurs de l’Antiquité dont
l’œuvre a été le mieux conservée.

 

Éléments sur la
pensée de Platon

 

La philosophie de Platon, sa
quête de vérité – qui équivaut à une
quête du bonheur et de la vertu – s’expriment dans des dialogues ; sa méthode de penser
est donc « dialectique », c’est
un discours de l’âme avec elle-même,
qui ne nécessite donc pas forcément plusieurs interlocuteurs, mais ceux que
Platon met en scène constituent un moyen littéraire commode pour incarner les
divers mouvements de la pensée. Cette méthode s’oppose à la sophistique, discipline fondée sur l’opinion qui est alors identifiée au
savoir, et marquée par l’absence de mouvement de la pensée. Le sophiste ne
s’intéresse qu’à l’apparence de la vérité, il vit dans un monde de simulacres.

Comme Platon met toujours en
scène Socrate dans ses dialogues –
qui n’est pas le Socrate historique mais la « figure du philosophe » –, il ne s’exprime jamais vraiment en
son nom. Ses réflexions sont davantage faites d’hypothèses et d’explorations
que de thèses. La philosophie de Platon est vraiment un « amour de la sagesse », un désir de savoir qui motive un perpétuel travail de définition. L’amour et la philosophie sont liés car
l’amour est le lieu d’une ascension de la beauté des corps à celle des âmes, et
mène à la quête de connaissance et de vérité, qui se déploie dans des discours à la fois beaux et vrais. L’art socratique
est qualifié de maïeutique ;
ses questions visent en effet à accoucher
les âmes
. Pour décrire la nature et la destinée de l’âme, Platon emploie souvent
des mythes et des images la
comparant à des entités chimériques, car si elle possède une part rationnelle,
elle est aussi le lieu de divers appétits qui exigent un détachement du corps
pour qu’elle s’oriente vers le vrai et la vertu. La maïeutique délivre l’âme de
tout ce qui l’alourdit et la rend propice à la dialectique. Le problème du
politique ne se pose qu’après celui de l’éducation, et à l’unité de la vertu
fera écho l’unité de la cité, conditionnées par la mesure que doit imposer en toutes choses l’intelligence.

Pour obvier à la permanente
mobilité de l’opinion, Platon pose l’existence d’Idées, de Formes, de
réalités en soi soustraites à la diversité des représentations subjectives, et
dont tout l’être consiste à être intelligible. Elles existent même si elles
peuvent être difficiles à définir, si les tentatives pour ce faire ne
débouchent que sur des apories.
Seules ces essences peuvent expliquer la réminiscence,
ce savoir préexistant de l’âme qui ne peut être réactivé que par un désir de
savoir. Les Formes font exister les choses du monde sensible en les rendant
nommables et pensables ; en d’autres mots ces choses tirent leur
intelligibilité de leur participation
aux Formes.

Il n’y a pas un platonisme
mais des platonismes ; en effet l’œuvre de Platon, de même qu’elle se
construit à partir de plusieurs sources et inspirations – Socrate, Parménide,
Héraclite, Pythagore –, est sujette à de multiples
interprétations
et nombre de ses pairs s’inscrivent dans sa lignée tout en
divergeant largement entre eux. Beaucoup se sont interrogés sur l’existence
d’un système platonicien, qui aurait peut-être fait l’objet d’un enseignement
oral ésotérique, quand les dialogues constitueraient une activité protreptique
et exotérique.

 

Regards sur les
œuvres

 

         I. Les
premiers dialogues, œuvres de jeunesse

 

Hippias mineur (≈ -399 ; Second Hippias, Du faux) :
Il s’agit d’une discussion dialectique entre Socrate et le sophiste Hippias d’Élis
sur le mensonge. Platon cherche ici
à illustrer cette thèse socratique cardinale selon laquelle le mal n’est commis que par ignorance.

Alcibiade (≈ -399-396 ; Premier Alcibiade, De l’homme) :
Social y dialogue avec le jeune, beau et riche Alcibiade, qui s’apprête à faire
un discours à la tribune. Il y est question de connaissance : Socrate rappelle l’impératif delphien « Connais-toi toi-même » (
Γνῶθι σεαυτόν ; Gnỗthi
seautόn
) ; l’homme doit
prendre conscience que son essence est son âme, et que son premier devoir est
la vertu. Il est aussi question de politique :
celle-ci doit viser des fins
universelles
et non servir des ambitions privées ; elle a pour
prérequis la connaissance du juste
(qui équivaut au beau et à l’utile) et de l’injuste. Comme on le voit la
réflexion est aussi morale. Cette œuvre anticipe le propos de La République.

Ion (≈ -399-390 ; De l’Iliade) : Socrate y circonscrit l’art du rhapsode avec
lequel il s’entretient : celui-ci ne sait guère que commenter Homère, il
n’est donc pas un exégète doté d’une technè
et n’obéit pas à des règles basées sur une connaissance scientifique (epistêmê), il est simplement sous influence divine, le sujet d’un enthousiasme
dont le corollaire est une perte de la
raison
. Le philosophe élargit le propos aux poètes, pour lesquels il montre peu d’estime ; en effet,
ceux-ci, interprètes des dieux, ne
savent rien, créent sans l’aide de leur raison mais simplement mus par un délire divin. Les poètes romantiques
glorifieront en revanche le rôle de médiateur divin.

Euthyphron (≈ -395 ; De
la piété
) : L’enquête de ce dialogue aporétique (c’est-à-dire qui
n’aboutit pas à une définition) vise une définition abstraite de la piété qu’échoue à produire Euthyphron, un
devin, un « spécialiste » dont l’ignorance est pointée du doigt par
l’ironie socratique. D’abord le philosophe apprend à son interlocuteur qu’une définition abstraite ne peut être déduite
d’un exemple
, puis alors que le devin avance que le pieux est ce qui plaît
aux dieux, Socrate le corrige : une chose est pieuse non parce qu’elle
plaît aux dieux, mais c’est parce qu’elle est pieuse que les dieux l’agréent.

Lysis (≈ -392-388 ; De l’amitié) : Socrate critique plusieurs conceptions
populaires et philosophiques de l’amitié
(philia ;
φιλία). Il déplore le manque de distinction, propre au mot grec,
entre amitié et amour, notamment l’amour homosexuel. Sa quête d’un fondement métaphysique à la philia anticipe la théorie de l’amour du
Banquet par l’ébauche de la
problématique des Idées qui la soutiendra.

Apologie de Socrate (≈ -390-385) : Platon raconte le procès dont fut victime son maître en
commençant par rapporter les objections de Socrate aux chefs d’accusation
(corruption de la jeunesse, impiété, introduction de nouvelles divinités dans
la cité). Puis, selon l’usage, l’accusé doit proposer pour lui-même la peine la
plus adaptée, et l’on prend pour une provocation la proposition de Socrate :
pour ses bons services, il devrait être entretenu gratuitement par la cité
dit-il se voulant simplement honnête. Enfin Platon retranscrit une réflexion de
Socrate sur le sens politique et philosophique de sa condamnation à mort. Le
philosophe, devant ses juges, a choisi de délaisser les effets oratoires pour
exposer la vérité dans sa nudité, ce qui contrastait avec les mœurs d’alors.
C’est surtout par cette œuvre que s’est propagée la figure du philosophe persécuté.

Criton (≈ 390-385) : La proposition faite à Socrate en
prison par Criton de s’évader, de façon à subir un bannissement plutôt que la
peine de mort, est prétexte à montrer l’attachement du philosophe aux principes
de fidélité et de patriotisme, à la législation et à la citoyenneté.
En effet il exprime sa volonté de ne pas outrager la justice à travers la
fameuse « Prosopopée de lois » :
Socrate y fait dire aux lois les reproches légitimes qui pourraient lui être
adressés en cas de dérobade.

Charmide (≈ -388 ; De la
sagesse morale
) : Avec le jeune Charmide Socrate tente dans ce nouveau
dialogue aporétique d’atteindre une définition de la sagesse (
σωφροσύνη, sophrosúnê). Platon,
qui parodie ici le style et les réfutations sophistiques, fait s’opposer Socrate
à toutes celles proposées : mesure, pudeur, bonne conduction de ses affaires,
connaissance du bien et du mal. L’œuvre annonce certains développements de La République.

Lachès (≈ -388 ; Du
courage
) : Dans ce nouveau dialogue aporétique c’est auprès de Nicias
et Lachès, des « spécialistes » de l’art militaire, que Socrate se penche sur la valeur éducative de
l’escrime, ce qui est prétexte à une réflexion sur le courage, que les deux hommes, bien entendu, ne parviennent pas à
définir de façon abstraite.

Protagoras (≈ -388 ; Des
sophistes
) : Dans cette dernière œuvre de jeunesse et un de ses textes
les plus importants, Platon rend un hommage parfois ironique aux sophistes, que
sa philosophie généralement combat. Protagoras soutient d’abord qu’il enseigne
à devenir meilleur, que l’art de la prudence peut s’acquérir. Il raconte ensuite
une fable sur la création des hommes par les dieux,
impliquant le vol du feu et de la connaissance des arts par Prométhée, pour doter l’homme resté nu,
ayant été oublié par son frère Épiméthée. Zeus aurait en outre donné la science
politique à l’homme ; selon le sophiste la vertu est donc partagée par
tous
, et son enseignement permet de la faire avancer. Socrate amène le dialogue sur la question de l’unicité ou de la multiplicité de la vertu.
Si Protagoras pense que la vertu a plusieurs facettes comme la justice et la
tempérance, Socrate cherche comme à son habitude l’essence d’une vertu unique.
Il finit par la définir comme la « science
des mesures 
», qui permet la distinction entre bien et mal. Il prouve
par là qu’elle peut s’enseigner comme le défendait Protagoras. Le mal serait
commis par l’homme par ignorance de cette science. L’œuvre est particulièrement
remarquable par la variété des genres employés (dialogue, commentaire, mythe,
exposé) et le grand nombre de personnages.

 

         II. Les dialogues de la maturité

 

Gorgias (≈ -387 ; De la
rhétorique
) : C’est un des dialogues les plus importants de Platon. Il
a pu être vu comme le manifeste de l’Académie qui venait d’être fondée, une
justification de l’engagement de Platon dans la philosophie. Via Socrate, il y condamne sévèrement la rhétorique des sophistes, en laquelle
il voit un art du vraisemblable qui
se passe de connaissance, qui ressemble à de la simple flatterie. À un interlocuteur qui défend la puissance de la
rhétorique, Socrate répond qu’il n’y a puissance et bonheur que dans la
poursuite de fins conformes à la raison et au bien. Celui qui commet une
injustice sans être puni est malheureux ; le tyran, aussi puissant
soit-il, est malheureux selon lui. Le passage de l’œuvre le plus fameux est la
défense de la loi du plus fort par Calliclès. Il oppose la nature, qui
pose clairement la légitimité de la domination du fort, et la loi, qu’il présente comme un stratagème des faibles. Le bonheur
consiste donc pour lui dans la satisfaction des passions, ce qui pousse Socrate
à distinguer l’agréable du bon, la rhétorique se situant du seul côté du
plaisir. L’œuvre se clôt sur un mythe
eschatologique 
: après la mort, les âmes des justes sont récompensées
aux Îles Fortunées, quand le Tartare est réservé à celles des méchants.

Ménon (≈ -387 ; De la
vertu
) : Confronté à Ménon qui peine à trouver une définition générale
de la vertu, Socrate va lui montrer qu’il est possible de se ressouvenir d’un
savoir qu’on pense ne pas posséder, et ce en faisant résoudre à un petit esclave ignorant le problème géométrique de la duplication du
carré
. Par là il compte illustrer sa théorie de la réminiscence. Selon Socrate, la vertu n’est pas un savoir mais une « opinion droite ». Si elle était un savoir les maîtres de vertu
seraient tous d’accord entre eux et les fils d’hommes vertueux bénéficieraient
de l’enseignement de leurs pères, ce qui ne s’observe pas.

Ménexène (≈ -386 ; De
l’oraison funèbre
) : Cette œuvre fonctionne comme un prolongement du Gorgias. Socrate y parodie l’art des orateurs
et des sophistes en improvisant un
éloge des morts et une exhortation aux vivants à l’invitation de Ménexène, qui
lui reprochait de vilipender un art difficile.

Le Banquet (≈ -385 ; Sumpósion ou Sur l’amour) :
L’œuvre la plus connue de Platon met en scène plusieurs convives se livrant à
tour de rôle à un éloge de l’amour,
nouvelle occasion pour Platon de parodier l’art rhétorique. L’Éros dont ils parlent concerne d’abord
l’amour pédérastique. Pausanias, premier intervenant, distingue l’amour inspiré
par Aphrodite céleste, lequel est noble, spirituel, et celui purement charnel
correspondant à l’Aphrodite terrestre. Le médecin Éryximaque élabore ensuite
une théorie cosmique autour de la puissance d’Éros. L’auteur comique Aristophane raconte pour sa part le
célèbre mythe des androgynes selon
lequel les humains se présentaient autrefois sous la forme d’êtres ronds à deux
visages et huit membres. Une punition divine leur valut d’être coupé en deux,
ce qui expliquerait la perception du désir amoureux comme la nostalgie d’une
unité perdue. Le tragédien Agathon se livre ensuite à un éloge qu’il veut
systématique et exhaustif, puis enfin Socrate, rapportant le propos de la
prêtresse Diotime, parle d’Éros comme d’un daïmôn (
δαίμων),
c’est-à-dire un intermédiaire entre le divin et l’humain. Par une série
d’abstractions cet amour, désir d’un
objet absent, permettrait à l’âme d’accéder à la contemplation pure de l’Idée du beau, au beau tel qu’il est,
indissociable du bien. Alcibiade intervient ensuite mais pour faire un éloge de
Socrate. Cette érotique qui est contemplation fait écho à la philosophie qu’établit
Platon, laquelle n’est pas possession de savoir, n’est pas déversement d’un
contenu dans un contenant, mais étymologiquement « amour de la
sagesse ». Ainsi l’amour comme le savoir fécondent l’âme pour enfanter le
discours. L’œuvre connut un grand succès surtout à la Renaissance.

Cratyle (≈ -385 ; Du
langage
, De la justesse des noms) :
Dans ce dialogue, même s’il semble à nouveau singer les façons des sophistes comme
en témoignent des invocations étymologiques farfelues, Platon laisse entrevoir
ce que sera sa théorie des Idées en s’opposant à la thèse conventionnaliste du
langage, selon laquelle les noms ne seraient que des conventions, et à la
théorie du devenir d’Héraclite. Il nuance en outre la thèse de Cratyle pour qui
les noms ont une valeur objective.

Euthydème (≈ -385 ; De l’éristique) : C’est un nouveau dialogue sur la vertu, son enseignement et la nature du
savoir, mais aussi une nouvelle charge contre les sophistes, ceux mis en scène
par Platon ne cessant de se contredire. Socrate y démontre que la sagesse est le Bien suprême.

Phédon (≈ -385 ; De
l’âme
) : Platon retrace dans ce dialogue majeur les derniers instants de Socrate jusqu’au
moment où lui est présentée la ciguë, prétextes à des réflexions sur les rapports de l’âme et du corps
caractéristiques du dualisme platonicien.
En effet seuls les plaisirs goûtés par l’âme sont selon lui de nature à fonder
l’existence morale, la recherche de la vertu, qui va de pair avec un mouvement
d’ascèse, un détachement des
jouissances corporelles. Le corps
est comparé à un tombeau dont l’âme se libère après la mort. Celle-ci
est indivisible, indestructible, et donc immortelle. Avant son incarnation elle
a contemplé les vérités, ce qui explique le phénomène de réminiscence. La réincarnation s’effectue selon les choix moraux
faits dans la vie passée. Si le parallèle entre le paradis et l’enfer chrétiens
d’une part, et la théorie platonicienne d’autre part est évident, celle-ci se
distingue car le destin de l’âme n’est nullement conditionné par des motifs de
récompense ou de vengeance, il relève simplement de conséquences naturelles.

La République (≈ -385-370 ; De la justice) : Cette œuvre majeure embrasse quasiment toute
la pensée platonicienne. Socrate et ses disciples commencent à tenter de
définir la justice ; pour l’atteindre, il faut que chacun remplisse sa
fonction propre. Glaucon raconte ensuite la fable de l’anneau de Gygès pour montrer que la justice peut n’être
qu’un masque : cette anneau qui peut rendre invisible permet en effet de
paraître juste sans l’être. Socrate se met alors à considérer la justice au
niveau de la cité, dont il retrace la genèse avant d’en venir à l’idéal
politique qu’il imagine, celui d’une société divisée en trois classes : chefs, guerriers, et en troisième lieu les
artisans et les laboureurs. Il s’attarde sur le rôle et l’éducation des gardiens,
qui n’ont aucun bien propre, qui vivent dans une étroite communauté et se
partagent femmes et enfants. Parmi eux hommes et femmes reçoivent la même
éducation. Ce qui compte est l’unité de
la cité
, en laquelle réside sa force. Socrate fait une comparaison avec
l’individu, dont l’âme est aussi tripartite, comprenant des parties
rationnelle, désirante et irascible, et la justice devient possible quand la
raison, aidée par la colère, commande au désir. La cité juste sera gouvernée
par des philosophes devenus rois ou des rois devenus philosophes. Socrate en
vient ensuite à sa métaphysique. Il compare l’Idée du Bien au Soleil,
qui permet de voir le visible. Il distingue les genres de réalité selon deux
segments, l’un représentant le visible, l’autre l’intelligible, et il énonce
quatre types de connaissances, de la plus vraie à la moins vraie :
l’intelligence, la science discursive, la croyance et la conjecture. Passage
culte : l’allégorie de la caverne met
en scène des hommes enchaînés aux visages tournés vers le fond d’un caverne où
sont projetées des ombres produites par un feu derrière eux. Celui qui en sort
et va découvrir les choses à la lumière du soleil sera d’abord ébloui et devra
passer par différents stades – ceux d’une éducation – pour se hisser au-dessus
du monde sensible, des illusions, représentés par la caverne et les ombres. La
sortie de la caverne équivaut donc à une ascension
vers l’intelligible
. Celui qui est devenu philosophe, de retour dans la
caverne, sera fatalement moqué par ceux restés enchaînés. Socrate étudie
ensuite les divers types de gouvernements
corrompus 
: timocratie, oligarchie, démocratie et tyrannie. La pensée
politique de Platon s’appuie aussi sur une critique
des artistes
. Leur art imitatif éloigne en effet des Idées : le poète
trouble l’âme en imitant surtout sa partie irascible ; la musique est pour
sa part jugée amollissante. L’œuvre se termine sur le mythe d’Er, relatif au devenir des âmes, qui peuvent choisir leur
nouvelle incarnation, d’où l’importance de la philosophie pour éviter les
erreurs ce faisant.

Phèdre (≈ -375-370 ; Du beau) : Dans cette œuvre Platon traite de l’amour de façon originale, à travers une
critique du discours. À la suite du
rhéteur Lysias, qui impressionne très favorablement Phèdre, Socrate soutient la
thèse paradoxale selon laquelle il vaut mieux aimer celui qui ne nous aime pas,
l’amour étant un appétit déraisonnable, puis il rejoint la thèse inverse ;
en effet, la folie amoureuse est louable car elle est aussi folie du beau. L’âme est comparée à un attelage
ailé
fait d’un cheval docile et d’un cheval brutal, menés par l’intellect.
Dans le délire, l’âme reconnaît l’intelligible, qui lui fait connaître une ascension. La rhétorique et les
confusions qu’elle engendre tirent au contraire les âmes vers le bas. Socrate
se livre ensuite à une critique de
l’écrit 
: le texte couché sur papier est figé comme une peinture, il
ne signifie qu’une chose, s’adresse à n’importe qui, même à ceux dont son
propos n’est pas l’affaire, et en outre il n’est pas autonome, il a toujours
besoin de son auteur pour le défendre.

Théétète (≈ -368 ; De
la science
) : Si Théétète et Théodore, autre personnage du dialogue,
sont des mathématiciens, cette œuvre traite plus largement du problème de la connaissance, Platon voulant montrer
que la sensation ne peut servir de
fondement ultime à la science
. À nouveau Socrate s’y attaque aux sophistes,
fustige le relativisme sensualiste de Protagoras – pour lequel « l’homme
est la mesure de toutes choses » – en montrant qu’une telle thèse ne peut
mener qu’à des contradictions puisque chacun devient légitimement autorisé à
s’y opposer. Socrate s’oppose aussi au scepticisme physique d’Héraclite pour
lequel l’écoulement perpétuel de toutes choses empêche la connaissance du réel,
mais tout en exposant longuement les thèses de celui-ci et en faisant des
efforts de distinction. Versant vers une réflexion morale Socrate critique
aussi le pragmatisme des sophistes ; le juste ne saurait être fondé sur
l’utile pour lui. De même que la sensation
est douteuse d’un point de vue
scientifique, l’opinion vraie peut
avoir les apparences de la science mais
seulement de façon contingente. La définition de la science comme
« opinion vraie accompagnée de raison » ne convient pas non plus. Suit
une analyse des conditions de la
perception
. L’âme y a un rôle
majeur, opérant la synthèse des
données du sensible. L’erreur et les
conditions de la fausse connaissance sont aussi longuement analysées.

Parménide (≈ -367 ; Des
Idées
) : Ce dialogue est un des plus ardus mais aussi parmi les plus
commentés de Platon. Parménide s’y livre à une critique de la théorie des Idées qui vise plus particulièrement la
relation, la participation des Idées aux
choses
, c’est-à-dire le lien entre intelligible et sensible. Ici prend
place l’argument du « troisième homme », qui permet d’assurer l’unité
de l’Idée d’homme avec l’ensemble des êtres humains, et qui illustre l’éternel
problème philosophique du rapport de l’Un
et du multiple
. Il est question des limites de la théorie des Idées ;
Socrate concède avoir des difficultés à concevoir les Idées de choses viles
comme la saleté ou le poil. La seconde partie de l’œuvre ressemble à un
« laboratoire de métaphysique » (Pierre-Maxime Schuhl) dans le sens
où les personnages se livrent à d’audacieux jeux d’hypothèses : Parménide étudie
les conséquences logiques de l’hypothèse éléatique « l’Un est » et de
sa négation, puis il est question des conditions de légitimité de l’attribution
d’un prédicat à n’importe quel sujet. Les contradictions que mettent au jour
ces discours donneront lieu à des interprétations très diverses parmi les
commentateurs de l’œuvre.

Le Sophiste (≈ -365 ; De
l’être
) : Ce dialogue prolonge la réflexion de Parménide et s’avère également d’un abord difficile. Socrate y critique la philosophie immobiliste de Parménide,
mais aussi le matérialisme de Démocrite qui identifie respectivement
le néant et l’être au vide et à la plénitude des atomes. Les Idées
platoniciennes en effet sont sans
pour autant être corporelle, et Socrate préfère identifier l’être et le non-être au même et à l’autre, le non-être acquérant par là une
certaine réalité.

Le Politique (≈ -360 ; De
la royauté
) : Ce dialogue prolonge Le
Sophiste
et La République. Par la
méthode des dichotomies successives, Platon distingue l’art de gouverner de
plusieurs autres arts : l’élevage d’un troupeau, la rhétorique,
l’économie, etc., jusqu’à en arriver à son idéal
d’un gouvernement scientifique aux vastes pouvoirs
. Le philosophe-roi n’a en effet de compte à rendre à personne, peut
très bien mentir, exiler ou condamner à mort selon sa volonté. La démocratie
est présentée comme le pire des régimes.

 

         III. Œuvres
de la vieillesse ou de date inconnue

 

Les Lois (≈ -357-347 ; De
la législation
) : Dans La
République
Platon avait imaginé une cité idéale, tandis que dans Les
Lois
, le plus long de ses dialogues, il se fait plus empirique et s’efforce d’étudier en détail ce que peut concrètement
envisager le législateur dans le cadre d’une cité possible, ce sur
quoi il peut avoir prise. Le philosophe place au-dessus de tout la stabilité que rend possible un équilibre,
tout changement s’avérant mauvais. Le législateur doit viser une cité unie et vertueuse ;
l’athéisme par exemple est condamné pour ses effets antisociaux.

Lettre VII (≈ -354) : Elle est adressée aux proches de
Dion, parent du tyran Denys et ami de Platon qui était mort trois ans plus tôt.
Le philosophe y parle de ses trois voyages en Sicile, de son engagement
politique, de ses échecs auprès des tyrans de Syracuse. Parallèlement aux Lois qu’il écrivait alors il affirme que
le peuple ne doit pas être asservi à des
maîtres mais à des lois
. Il revient aussi sur sa théorie de la connaissance
en s’écartant des thèses de La République
car il accepte ici l’image comme mode d’appréhension d’un objet.

Philèbe (≈ -350 ; Du
plaisir
) : Platon se livre ici à des analyses psychologiques et
morales concernant le plaisir et la sagesse, qui le mènent à la conclusion
que c’est dans celle-ci que réside le souverain
Bien
, sans pour autant rejeter celui-là. En cela il s’oppose à Aristippe de
Cyrène et Eudoxe entre autres hédonistes, dont les thèses étaient alors en
vogue.

Critias (? ; De
l’Atlantide
) : Dans ce dialogue plus littéraire que philosophique,
Platon imagine l’Atlantide, battue jadis par Athènes, comme la cité idéale
qu’il décrit dans La République, ce
qui ne l’a pas empêchée d’entrer en décadence, et Platon en décrit les
différentes étapes.

Hippias majeur (? ; Premier
Hippias
, De la beauté) : Hippias
d’Hélis est sans doute le sophiste
le plus ridicule de l’œuvre
platonicienne ; il cumule toutes les tares : la pédanterie, la
naïveté, et bien sûr l’absence de souci pour la vérité : seules l’efficacité du discours, sa force
persuasive importent. Socrate s’échine à lui faire comprendre la nécessité de
parvenir à une définition universelle de
la beauté
mais quoi qu’il dise Hippias se fourvoie : en effet pour
Socrate la beauté n’équivaut ni à l’avantageux, ni à l’agréable, ni à l’utile.
Le dialogue se termine sur une aporie et un exemple d’ironie socratique.

Timée (?) : À une nouvelle évocation du mythe de
l’Atlantide, où l’Athènes primitive ressemble à la cité idéale platonicienne,
fait suite un exposé de la cosmologie
et de la physique (ou philosophie de la nature)
platoniciennes, qui reposent sur sa théorie des Idées. Le démiurge s’en serait
en effet servi comme modèles. À la suite de la théorie pythagoricienne, le
monde est présenté comme ayant une âme ; son unité géométrique
fondamentale est le triangle. La biologie de Platon reprend la théorie des
quatre éléments et ne recule pas devant les déclarations misogynes puisque les
femmes sont présentées, au même titre que les animaux, comme les réincarnations
des âmes d’hommes vils. Sur la nature, affirme Platon, on ne peut faire que des
conjectures probables, car toute connaissance parfaite, réservée aux essences
éternelles, est interdite dans ce contexte.

 

 

« Le contraire de cette injustice serait donc la
justice, qui consisterait pour chaque classe – celle de l’homme d’affaire,
celle du militaire auxiliaire, celle du gardien – à exercer ses propres
activités dans la cité ; c’est cela qui rendrait la cité juste. […] Une
cité semblait précisément être juste quand les trois groupes naturels présents
en elle exerçaient chacun sa tâche propre, et elle nous semblait modérée, ou
encore courageuse et sage, en raison d’affections et de dispositions
particulières de ces mêmes groupes. »

 

« Tu
n’es pas sans avoir remarqué, je pense, que les adolescents qui ont une fois
goûté à la dialectique en abusent et s’en font un jeu, qu’ils ne s’en servent
que pour contredire, qu’à l’exemple de ceux qui les confondent, ils confondent
à leur tour, et que, semblables à de jeunes chiens, ils prennent plaisir à
tirailler et à déchirer avec le raisonnement tous ceux qui approchent »

 

Platon, La République, ≈ -385-370

 

« Quelle
impression mes accusateurs ont faite sur vous, Athéniens, je l’ignore. Pour
moi, en les écoutant, j’ai presque oublié qui je suis, tant leurs discours
étaient persuasifs. Et cependant, je puis l’assurer, ils n’ont pas dit un seul
mot de vrai. »

 

Platon, Apologie de Socrate, ≈ -390-385

 

« Cette
science, ô roi ! lui dit Theuth, rendra les Égyptiens plus savants et
soulagera leur mémoire. C’est un remède que j’ai trouvé contre la difficulté
d’apprendre et de savoir. Le roi répondit : Industrieux Theuth, tel homme est
capable d’enfanter les arts, tel autre d’apprécier les avantages ou les
désavantages qui peuvent résulter de leur emploi ; et toi, père de l’écriture,
par une bienveillance naturelle pour ton ouvrage, tu l’as vu tout autre qu’il
n’est : il ne produira que l’oubli dans l’esprit de ceux qui apprennent, en
leur faisant négliger la mémoire. En effet, ils laisseront à ces caractères
étrangers le soin de leur rappeler ce qu’ils auront confié à l’écriture, et
n’en garderont eux-mêmes aucun souvenir. Tu n’as donc point trouvé un moyen
pour la mémoire, mais pour la simple réminiscence, et tu n’offres à tes
disciples que le nom de la science sans la réalité ; car, lorsqu’ils
auront lu beaucoup de choses sans maîtres, ils se croiront de nombreuses
connaissances, tout ignorants qu’ils seront pour la plupart, et la fausse
opinion qu’ils auront de, leur science les rendra insupportables dans le
commerce de la vie. »

 

Platon, Phèdre, ≈ -375-370 

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