Théétète

par

Trois définitions qui montrent trois aspects de la philosophie

Chaque dialogue de Platon nous montre le rôle majeur que la philosophie peut revêtir dans des questions en apparence aussi banales qu’une simple définition. En effet, au cours de la conversation, trois définitions de la science seront données : l’une supposant que la science est la sensation, la seconde que la science est une opinion vraie, et la troisième qu’elle est une opinion vraie accompagnée d’une définition.

Théétète va donc tenter premièrement de répondre au problème de Socrate en donnant des exemples, or, ce raisonnement ne satisfait pas le philosophe qui désire une véritable démonstration. En effet, accumuler les exemples ne prouve rien et il est impossible d’embrasser toutes les situations autour d’un problème, or, parmi ceux auxquels il n’a pas pensé, il pourrait très bien y avoir un contre-exemple qui viendrait ébranler toute l’analyse. Ainsi, baser une définition sur des exemples, c’est envisager de les connaître tous, c’est donc faire preuve de démesure.

De ce fait, la première définition constitue l’occasion pour Socrate d’attaquer à nouveau les sophistes, dont Protagoras et sa théorie du relativisme qui affirme qu’« à chacun sa vérité ». Or, si l’on considère que la science c’est la sensation que quelque chose est vrai, elle s’assimilerait alors à un sophisme et n’aurait aucune valeur en soi. Pire, elle deviendrait une véritable arme rhétorique et appuierait le paradoxe du sophiste : en effet, si deux sophistes discutent et qu’ils ne sont pas d’accord, ils seront forcément réduits au silence puisque chacun aura sa vérité que personne ne doit contester, mais devront dans le même temps accepter celle de l’autre ! Une telle définition n’étant pas valable, elle a cependant pour but de développer le problème du sophisme, et de mettre en garde contre la dangerosité du relativisme : « à l’âge où je suis, sans avoir grandi ni subi d’altération contraire, je suis, au cours d’une année, à présent plus grand que toi, qui es jeune, et qu’ensuite je serai plus petit, sans qu’on ait rien ôté à ma taille, mais parce que la tienne aura grandi. Je suis en effet dans la suite ce que je n’étais pas auparavant, bien que je ne le sois pas devenu ; car il est impossible d’être devenu sans devenir, et, n’ayant rien perdu de mon volume, je ne saurais jamais devenir plus petit. Et nous trouverons des milliers de cas semblables, si nous admettons ceux que j’ai mentionnés. »

La seconde définition se trouve réfutée de la même manière que la première : si la science est une opinion vraie, alors elle s’assimile à la justice : en effet, lorsque celle-ci doit être rendue, le juge la base sur une opinion qu’il considère comme vraie, sans forcément en connaître la science exacte. Ainsi, il peut être influencé par un témoin et donc ne pas connaître la vérité, mais rendre un jugement véridique qui ne proviendra pas de lui mais de la persuasion d’un autre, qui cependant aura vu juste. Il devient nécessaire de trouver une définition de la science qui ne fait interférer ni jugement, ni opinion, ni relativisme, pour ne tomber ni dans le sophisme ni dans une dimension tout autre que la science, qui impliquerait le hasard.

« Alors quand des juges se trouvent justement persuadés de faits qu’un témoin oculaire seul, et nul autre, peut savoir, n’est-il pas vrai que, jugeant de ces faits par ouï-dire, après en avoir conçu une opinion vraie, ils portent un jugement dépourvu de science, tout en ayant une conviction juste, s’ils ont rendu un arrêt correct ? »

La troisième définition s’appuie sur l’opinion vraie complétée d’une définition. En effet, elle mêlerait l’opinion du juge, dont il connaît la vérité, associée à la définition de l’objet en question, qui en préciserait les caractéristiques et rendrait le jugement incontestable.  Cependant, même la définition d’une définition prête à confusion : est-ce émettre sa pensée ? Non, car ceci équivaut à une opinion. Est-ce donc rassembler des éléments qui, petit à petit, conduiront à définir ? Non, car on peut connaître les sons qui composent un prénom sans pour autant savoir l’épeler… Cette caractéristique est donc insuffisante.

« Il est en effet vraisemblable qu’elle l’est ; car quelle science pourrait-il y avoir encore en dehors de la raison et de l’opinion droite ? Il y a cependant, dans ce qu’on vient de dire, un point qui me déplaît […] s’il est indispensable de connaître chacune des deux pour connaître les deux ensemble, il est de toute nécessité qu’on connaisse d’abord les éléments, si l’on veut jamais connaître la syllabe, et ainsi notre belle théorie s’évade et disparaît. »

Socrate et Théétète font un dernier essai pour caractériser la définition : définir, c’est trouver ce qui distingue l’objet étudié d’un autre. Mais là encore, nous nous trouvons face à un problème, car comment être certain d’avoir noté toutes les différences ?

Ainsi à la fin du dialogue, Socrate nous laisse dans l’expectative. Il ne veut imposer aucune réponse arbitraire tant que toutes les clés ne sont pas dans ses mains, et tend cependant suffisamment de pistes de réflexion pour que le lecteur continue à mettre sa pensée en mouvement, et ne cesse jamais de remettre en question le processus d’acquisition du savoir.

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