Traité théologico-politique

par

Dénonciation de la superstition

Réfléchissant à la cause et à l’usage de superstition, Spinoza estime que, malgré le fait que la superstition soit inhérente à chacun de nous, elle est surtout entretenue par ceux qui peuvent en tirer profit. Dans ce Traité, Spinoza pointe un doigt accusateur vers le pouvoir religieux. Il convient de rappeler qu’après s’être livré à une étude de la Bible, l’auteur est parvenu à la conclusion selon laquelle la majorité des hommes ont une conception erronée de la philosophie. Il estime que cette erreur est le résultat de la superstition qu’ils développent en eux et érigent en « vérité absolue ».

Le philosophe cherche à comprendre la raison pour laquelle les hommes sont disposés à croire n’importe quoi lorsqu’il s’agit de Dieu. Il établit que les hommes sont partagés entre les faits qu’ils veulent voir se produire et qui leur seraient avantageux, et ceux dont ils ont à craindre l’occurrence. Cet espoir de voir se réaliser ce qu’ils attendent d’une part, et la crainte d’autre part, engendrent une bataille psychologique qui les pousse à croire que leurs désirs se réalisent d’une manière ou d’une autre.

C’est pour cette même raison qu’Épicure dans sa Lettre à Ménécée demande à ce dernier – son disciple – de ne pas chercher à influencer ce qui ne dépend pas de lui, car une telle quête le condamnerait à être malheureux. Malheureusement, cette quête est inhérente à l’espèce humaine. Spinoza montre à quel point cette attitude est ridicule en décrivant comment les hommes s’attribuent un mérite sans fondement lorsque les évènements qu’ils attendent se produisent avec les résultats escomptés : « Si les hommes étaient capables de gouverner toute la conduite de leur vie par un dessein réglé, si la fortune leur était toujours favorable, leur âme serait libre de toute superstition. Mais comme ils sont souvent placés dans un si fâcheux état qu’ils ne peuvent prendre aucune résolution raisonnable, comme ils flottent presque toujours misérablement entre l’espérance et la crainte, pour des biens incertains qu’ils ne savent pas désirer avec mesure, leur esprit s’ouvre alors à la plus extrême crédulité. » Dans le même élan, il ajoute : « Qu’il leur arrive en effet, tandis qu’ils sont en proie à la crainte, quelque chose qui leur rappelle un bien ou un mal passés, ils en augurent aussitôt que l’avenir leur sera propice ou funeste ; et cent fois trompés par l’événement, ils n’en croient pas moins pour cela aux bons et aux mauvais présages. Sont-ils témoins de quelque phénomène extraordinaire et qui les frappe d’admiration, à leurs yeux c’est un prodige qui annonce le courroux des dieux, de l’être suprême ; et ne pas fléchir sa colère par des prières et des sacrifices, c’est une impiété pour ces hommes que la superstition conduit et qui ne connaissent pas la religion. »

Ainsi, toute situation donne lieu à une interprétation, aussi banale soit-elle. En citant la Bible, l’auteur estime que la superstition nous amène à croire aux miracles. Selon Spinoza, croire que l’eau a été transformée en vin revient à croire que la nature n’obéit plus à ses propres lois ; seul un fou peut croire une telle chose. Tout comme Épicure qui souligne que nous ne devons pas chercher à contrôler les choses qui ne dépendent pas de nous – la mort par exemple – Spinoza établit que cette recherche du contrôle sur les choses qui dépassent notre entendement nous amène à être superstitieux. Par conséquent, on comprend qu’il n’y a pas que l’incertitude qui nous rende superstitieux, mais notre nature insatiable conduit aussi à cet état. Face à un évènement, aussi quelconque soit-il, les hommes imaginent toujours l’intervention d’une force supérieure. L’auteur s’attarde sur cette attitude car en agissant de la sorte, les hommes rejettent les principes de la raison. La pensée de Spinoza peut ici être rapprochée de celle de Pierre Bayle. L’auteur remarque que, comparée à la superstition des hommes qui est profondément instable, la religion, elle, est une superstition stable. La religion entretient cette stabilité grâce aux cultes et aux lois qu’elle impose aux hommes. Seulement, il est déjà arrivé que cette stabilité de la religion vacille. En effet, en un temps le catholicisme et l’islam s’affrontaient. Les partisans de ces deux camps s’entretuaient, tous au nom de Dieu. Les croisades étaient donc le fruit de dangereuses superstitions. Le respect des lois, qu’elles soient religieuses ou civiles, est donc nécessaire au maintien de la paix et de la cohésion sociale.

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