Un pédigrée

par

Une écriture sans sentiment ni ressentiment

L'auteur, bien qu'il relate des faits réels, ses souvenirs, sa propre vie, ne veut pas faire part de ses sentiments mais cherche à rester objectif : Les faits sont exposés de façon froide et avec beaucoup de distance, et il n'ajoute que peu de commentaires personnels, à la manière d'un narrateur tiers à l'action qu'il raconte. Pourtant, c'est de lui, de son enfance, de sa propre famille que l'auteur parle, ce qui surprend. Il ne laisse aucune place ni aux sentiments, ni à une quelconque part de lui-même. On se retrouve rarement dans son esprit, on sait rarement ce qu'il pense de ce qu'il relate. Ce recul est exprimé dès le début, pages 44 et 45 : '' Les événements que j'évoquerai jusqu'à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence – ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. Je voudrais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi : tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie. P. M. '' Les expressions '' en transparence '' et '' arrière-plan '' révèlent ce recul, le fait qu'il ne s'implique pas personnellement dans ces souvenirs, qui sont les siens, comme s'il ne les avait pas vécus vraiment. Il se compare donc à un acteur en studio, vivant une vie fictive, dont le décor déroule derrière, sans qu'il ne le choisisse.

L'absence de sentiments s'accompagne aussi d'une absence de ressentiment : ce recul que Modiano a pris vis à vis de sa propre jeunesse, de sa propre vie qu'il présente ainsi telle quelle sans rien en dire, comme s'il n'avait rien à ajouter de personnel sur sa vie et sa famille, ce recul est également présent quant aux relations qu'il entretient avec ses parents, et il ne leur fait aucun reproche. Il ne les tient pas réellement responsable de cet état. Il souligne simplement que ces rapports avec ses parents sont conflictuels, et leur reproche leur comportement, mais pas ses propres relations avec eux.

Par exemple il ne pardonnera jamais à son père de s'être remarié rapidement, et d'avoir choisi pour son fils la vie qu'il devrait avoir, en l'éloignant de sa famille, afin de s'en débarrasser.

Pour sa mère, Modiano la dépeint comme une femme assez dure, qui a souvent des problèmes financiers et qui demande de l'aide à l'auteur au niveau de l'argent, pour l'aider à s'en sortir, rien de plus. Leur relation est donc froide, distante autant au figuré qu'au sens propre et n'est que utilitaire, l'éloigner pour s'éduquer tout seul, ou compter sur lui pour rapporter de l'argent. En devenant grand il entretiendra des rapports conflictuels avec ses parents. Finalement il n'aura pas fait ses propres choix et devra essuyer le choix de ses parents, pour eux, et pour lui. Ces parents apparaissent comme indignes, détestables et égoïstes mais Modiano ne leur en veut pas. Par ailleurs, il ne faisait plus attention à tout cela, il a grandi dans sa solitude, solitude accentuée par le décès prématuré de son frère, et une de ses premières grandes joies vint de lui, de son travail, de son éditeur, de sa passion d'écrire, et pas de sa famille : à vingt et un ans Modiano apprenait que son premier roman allait être publié. C'est d'ailleurs l'événement qui clôt l'œuvre, comme si la jeunesse, l'enfance si malheureuse se finissait au moment où il devient vraiment écrivain reconnu.

Le narrateur n'exprime donc aucun sentiment et aucun ressentiment, il a grandi seul, s'est élevé, éduqué seul, s'est constitué sa propre passion, son travail par lui-même, et donc observe sa situation de l'époque de façon froide et détachée : il n'en veut pas à sa famille, il ne formule aucun avis à leur encontre et se présente comme un tiers, un personnage extérieur au personnage principal qu'il est. La raison est simple, il a peu de souvenirs de sa propre jeunesse, qu'il a réellement subie.

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