Un roi sans divertissement

par

La complexité du système narratif

Jean Giono s'amuse, dans Un roi sans divertissement, à construire une alternance de temporalité narrative et de focalisation, donnant ainsi tour à tour la parole à plusieurs protagonistes à des époques parfois éloignées de plusieurs dizaines d'années, voire de pratiquement un siècle d'écart.

Ce recoupement complexe de narrateurs et d'époques donne donc naissance à un récit semblant être raconté par plusieurs voix, par des personnages d'âge, d'origine et de milieu différents, créant ainsi l'impression d'un vaste témoignage, d'une vaste enquête durant laquelle de nombreux protagonistes apportent leur point de vue.

Il est nécessaire avant tout d'expliciter quelque peu la structure temporelle du récit, car chaque période répond à une voix narrative différente. Ainsi, l’œuvre s'ouvre sur une période contemporaine de la publication de celle-ci, en 1946. Le narrateur n'est alors pas nommé, on peut supposer qu'il s'agit de Giono, l'auteur, qui prépare le lecteur à sa plongée dans une époque datée d'un siècle auparavant. En effet, le récit opère ensuite un bond de près de cent ans en arrière, rappelant des événements qui se sont produits en 1843 dans la région du Trièves. L'action demeure ensuite pour un temps chronologique puisqu'elle relate l'affaire liée au tueur M.V, puis les déboires du capitaine Langlois, par des narrateurs internes à l'histoire, témoins de la période et des faits qu'ils racontent : les villageois. Le décalage est ensuite réinstauré par une ellipse temporelle qui nous ramène dans le futur, en 1916, alors qu'un groupe de vieillards se charge alors de relater des éléments qui, d'après leur souvenir, se sont déroulés en 1846, toujours dans le Trièves. Ainsi, si les événements narrés le sont toujours dans l'ordre chronologique, les narrateurs, eux, se font externes à l'histoire en la racontant depuis un temps beaucoup plus éloigné de celle-ci, en faisant appel à leur mémoire.

Un décalage est donc instauré cette fois-ci entre temps de l'action et temps de la narration.

Cette distance se poursuit avec l'apparition de la narratrice suivante, en la personne de Saucisse, la tenancière du Café de la Route où demeure Langlois pendant quelques temps. Celle-ci, depuis l'année 1868, relate les événements prenant la continuité des précédents, en 1847. Le décalage narration/action est ainsi maintenu, tout comme la chronologie de l'action. Enfin, le récit s'achève sur le retour du narrateur anonyme de 1946, qui prend la relève de Saucisse et d'Anselmie et se met en devoir de raconter l'épisode de la mort de Langlois.

Ces sauts successifs d'un narrateur à un autre permettent d'attribuer au récit un point de vue particulier à chaque fois : le narrateur-auteur est par exemple capable de relater la signification du suicide final de Langlois car il a acquis le recul nécessaire à la compréhension philosophique de celui-ci. A l'inverse, utiliser la proximité des villageois pour raconter les événements de 1843 est nécessaire pour que le lecteur s'imprègne de l'atmosphère d'angoisse que ressentent les familles, témoins des inquiétantes disparitions dues à la présence du tueur M.V. La voix de Saucisse et des vieillards permettent de donner la note du souvenir et de l'effort de mémoire au récit, le connotant ainsi de manière marquante dans les esprits puisqu'il est toujours présent dans la tête des narrateurs malgré le fait que des dizaines d'années les séparent de ce qu'ils narrent.

Ainsi, Giono parvient, par un subtil jeu d'enchâssement, de recoupement des périodes et des modes de narration, changeant sans cesse la personne qui se cache derrière le pronom «Je», à tisser un réseau complexe et complet de points de vue qui se mettent entièrement au service de l'histoire.

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