Une sale histoire

par

Résumé

En une nuit d’hiver de la seconde moitié du XIXe siècle, dans la capitale de l’Empire russe, Pétersbourg, Ivan Iliitch Pralinski, conseiller d’État – en tant que tel, il a rang de général dans l’administration et on l’appelle Excellence – âgé de quarante-cinq ans, assiste à une soirée intime chez son supérieur, Stéphane Nikiforovitch Nikiforoff, en compagnie d’un autre notable, Sémione Ivanovitch Chipoulenko. Le champagne aidant, il expose à ses interlocuteurs sceptiques combien la Russie gagnerait à devenir plus humanitariste : ceux qui dirigent la société devraient jeter sur ceux qui leur sont inférieurs un regard bienveillant, et non systématiquement sévère ; il s’agit de rendre à l’homme conscience de sa propre dignité. Nikiforoff et Chipoulenko sourient et attribuent ces idées au champagne que Pralinski, buveur non entraîné, a absorbé ce soir-là. Celui-ci, blessé par l’ironie qu’il perçoit chez ses aînés, quitte la soirée fort mécontent. Quelle n’est pas sa fureur en constatant que son cocher et sa voiture ont disparu ! Pralinski refuse les offres de services de Chipoulenko et décide de rentrer chez lui à pied.

La marche dans le froid vif apaise son courroux, tandis qu’il bâtit de beaux discours qui pourfendront Chipoulenko lors d’une future conversation. Alors qu’il pose un regard attendri sur les immeubles qui l’entourent, son regard se trouve soudain attiré par une maison éclairée d’où provient de la musique. Un policier le renseigne : se tient là un mariage, celui d’un petit fonctionnaire nommé Pseldonimoff. Pralinski reconnaît le nom d’un de ses subordonnés, personnage transparent. Ne serait-ce pas l’occasion pour lui, conseiller d’État et supérieur hiérarchique, de montrer à Pseldonimoff et à ses invités – sans doute d’obscurs gagne-petit comme lui – qu’un général, un notable, peut se montrer bon avec le peuple ? Déjà il échafaude tout un scénario où il tient le rôle du grand seigneur bienveillant parmi d’admiratifs subalternes. Il décide donc de s’imposer à la noce.

Il parcourt un couloir obscur, piétine un plat posé par terre à refroidir, et pénètre dans la salle où le bal bat son plein. Quand on le reconnaît, la gaieté s’éteint comme un feu douché par une averse. Pralinski sent augmenter la distance entre lui et ces gens du peuple de façon irrésistible. Le discours qu’il a préparé lui reste dans la gorge, il n’articule que des banalités. Le marié s’avance vers lui : une crainte révérencielle le pétrifie et ajoute un air imbécile à son physique ingrat. On fait asseoir son Excellence sur le seul canapé, l’assistance demeure debout, silencieuse. Paraît Akim Pétrovitch Zoubikoff, supérieur immédiat de Pseldonimoff. À peine moins terrifié que le marié, il accepte de s’asseoir – sur une chaise – près de son Excellence, qui ne s’adresse qu’à lui, ne sachant à qui d’autre parler. Quand survient la mère du marié, femme simple au bon sourire, porteuse d’une bouteille de champagne et de deux coupes pour les deux invités d’honneur, Pralinski doit boire au bonheur des jeunes mariés, son subordonné à l’air imbécile et sa laideronne de femme. Au fil des minutes, on se hasarde à parler, on essaie de s’attirer les bonnes grâces de son Excellence, dont on se demande ce qu’elle fait là. Soudain, une idée se répand dans les esprits : si Ivan Iliitch Pralinski s’est permis de s’imposer à la noce d’un simple gratte-papier, c’est qu’il est saoul. D’ailleurs, il vide coupe après coupe, que lui remplit servilement Akim Pétrovitch.

Le bal peut alors reprendre : nul besoin en effet de se gêner devant un homme pris de boisson. Pralinski est fort étonné de la liberté de ton que ces gens, à qui il fait l’honneur d’accorder sa présence, ont adoptée : on saute, on rit, on chante. Toute trace de crainte a disparu, à part chez Pseldonimoff, qui semble frappé de paralysie. Le conseiller d’État repère même un journaliste du Brandon qui lui jette des regards qu’il juge provocateurs. Il se sent de moins en moins à l’aise, veut prendre congé, mais l’heure du repas est venue et il lui faut passer à table avec les convives. Là, il avale un verre de vodka, boisson qu’il n’a jamais bue, et l’alcool fort, se mêlant au champagne, détone dans sa cervelle où il éteint toute étincelle de raison. On a apporté une nouvelle bouteille de champagne, Akim Pétrovitch et lui sont les seuls à en boire, les autres convives se contentent de vin du Caucase et de vodka. Au fur et à mesure que l’ivresse monte, Pralinski sent se répandre en lui un universel amour du genre humain et il tente d’expliquer la chose à Akim Pétrovitch, qu’il couvre de postillons que le fonctionnaire n’ose essuyer de son visage. Sa voix devient pâteuse, ses explications embrouillées… C’est alors qu’il se lève et tente de prendre la parole, lui, son Excellence Ivan Iliitch Pralinski, devant ces gueux, mais un plaisantin l’interrompt, puis c’est ce journaliste qui lui tient un discours stupéfiant : il n’est qu’un rétrograde qui n’a réussi qu’à détruire la pauvre joie d’humbles gens du peuple ! Pseldonimoff a beau pousser le plumitif hors de la maison, il est trop tard. Devant l’assistance médusée, Pralinski fond en larmes et s’effondre d’une pièce, les jambes fauchées par l’alcool.

Pseldonimoff est catastrophé. Il n’avait pas besoin de ces ennuis, sa vie est déjà assez difficile ! Pauvre provincial désargenté, il est arrivé à Pétersbourg six mois plus tôt et une vague connaissance de son père, un nommé Mammiféroff, lui a donné une de ses filles en mariage. En fait, son beau-père est un tyran domestique dont le plaisir consiste à faire ployer les autres sous son joug et allumer maintes querelles parmi les membres de la maisonnée. Et voici que son Excellence vient cuver son alcool chez lui après avoir gâché sa noce, après avoir bu ses derniers kopecks avec le champagne ! On couche Pralinski ivre mort dans le lit qui devait être la couche nuptiale du jeune couple. Pseldonimoff et sa belle se contentent de quelques chaises accotées qui cèdent bientôt sous le poids des deux époux. Pendant que Pseldonimoff contemple son présent misérable et son futur peu engageant, Pralinski vomit, est pris de diarrhées, se débat dans les cauchemars induits par l’alcool. Quand il revient à lui, il voit le bon visage de la mère de Pseldonimoff qui a pris soin de lui. Mortifié, son Excellence s’enfuit comme un voleur et s’enferme chez lui. Il n’ose sortir pendant huit longues journées, persuadé d’être la risée de tous.

Quand il revient à son bureau, il constate qu’on l’accueille de façon toujours aussi respectueuse et c’est en le saluant bien bas qu’on l’accompagne à son cabinet particulier. Akim Pétrovitch se présente, les bras chargés de papiers divers, aucune allusion à la fameuse soirée n’est faite. Simplement, Akim Pétrovitch informe respectueusement son Excellence que Pseldonimoff demande humblement à changer de service. Pralinski accepte, et, toujours pétri d’humanitarisme, ajoute qu’il est prêt à oublier le passé, tout le passé. Le visage défait et terrifié d’Akim Pétrovitch à cette évocation amène Ivan Iliitch Pralinski à cette conclusion désespérée : il n’y a que la sévérité que ces gens-là comprennent.

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