Une soirée

par

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Annie Duperey

Parmi les grandes actrices
allurales, Annie Duperey n’a jamais eu la même aura que Fanny Ardant ou Carole
Bouquet – et l’on retrouve une nuance du même ordre concernant son statut
d’écrivaine. Si le monde de l’édition, pour sa plus grande part, ne le lui
octroierait qu’avec quelque scrupule, ses livres se sont néanmoins vendus à
plusieurs millions d’exemplaires. Au cinéma comme au théâtre ou en littérature,
Annie Duperey est davantage une célébrité qu’une star, et engendre par là un
phénomène d’identification particulier chez son lecteur ou son spectateur, qui
relève davantage d’une intimité respectueuse que de l’admiration béate.

 

Origines,
formation, débuts

 

Annie Legras naît en 1947 à
Rouen (Seine-Maritime). Son père photographe et sa mère meurent
accidentellement quand elle a huit ans ; elle sera élevée par sa
grand-mère paternelle et sa tante. Elle est alors séparée de sa petite sœur de
cinq mois.

Elle quitte l’école à
quinze ans, après avoir failli redoubler sa quatrième une troisième fois – elle
excelle en revanche en français, gymnastique et dessin –, et suit les
cours de Jean Chevrin au conservatoire de Rouen, en même temps qu’elle est
inscrite aux Beaux-Arts de la ville où elle développe un goût pour la peinture.
Puis à dix-sept ans elle suit le Cours Simon à Paris, finançant ses études par
des travaux de mannequinat. Elle débute au théâtre avec Les Trois Mariages de Mélanie de Charlotte Frances, pièce montée
par Jean Meyer. Les metteurs en scène Jean Mercure et Jean-Louis Barrault
notamment la feront beaucoup jouer. Elle est surtout remarquée dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu de
Jean Giraudoux, en particulier par Jean-Luc Godard qui lui offre son premier
rôle au cinéma dans Deux ou trois choses
que je sais d’elle
alors qu’elle n’a pas vingt ans.

Parmi les films marquants
de sa carrière figurent Stavisky
(1973) d’Alain Resnais, où elle jouait l’épouse du personnage éponyme incarné
par Jean-Paul Belmondo – moment où elle se rapprochera le plus du statut de
star – et Bobby Deerfield (1977),
expérience américaine aux côtés d’Al Pacino. Elle tournera en outre avec Michel
Delville, Yves Robert ou Georges Lautner. Au théâtre, elle jouera Shakespeare,
Anouilh, Dario Fo, Oscar Wilde. C’est peut-être cette fréquentation des textes
qui l’amène à se lancer elle-même dans l’écriture. Son premier roman, L’Admiroir, paraît aux éditions du Seuil
en 1976. Son succès s’installera lentement et non sur un coup d’édition ;
c’est donc un lectorat fidèle qui suit désormais son écriture à la teneur très
intime.

 

Regards
sur les œuvres

 

Les livres d’Annie Duperey oscillent entre la
légèreté et un ton dramatique. À des périodes difficiles de sa vie, sa main
devient légère, et inversement, aux périodes plus légères, le drame en écriture
devient permis, comme si la littérature offrait un contrepoint commode à
l’existence, une façon d’enrichir sa vie et d’en vivre les diverses facettes toutes
à la fois.

 

L’Admiroir (1976) est un premier roman où
l’auteure fait ses gammes avec le personnage d’Anne, une femme lumineuse,
modéliste, à l’existence sans accroc, chez qui vient vivre Claude, sa sœur plus
sombre, qui semble spectatrice de la vie de son aînée, dont l’entrain est si
constant qu’il finit par ressembler à une forme d’indifférence.

Le Nez de Mazarin (1986) met
à nouveau en scène une femme en apparence heureuse, qui va tuer l’homme qu’elle
aime puis se murer dans le silence. L’intrigue du roman tient du roman policier
et l’auteure se montre une fine observatrice des comportements humains,
peignant presque un tableau clinique de la dépression.

Le Voile noir (1992) prend pour point de
départ les photographies du père d’Annie Duperey, sur lesquelles elle a
finalement osé se pencher, plusieurs décennies après la mort de ses parents.
Elles comblent l’immense blanc qu’est pour elle la première partie de son
enfance coupée en deux, dont elle n’a gardé aucun souvenir. Ces photographies
sont l’occasion pour l’auteure de tisser un récit autobiographique sans le
prétexte d’une fiction, et de s’y livrer avec la lucidité dépourvue de
complaisance que lui permet le recul. Le titre évoque le voile noir donc le
père couvrait son appareil, celui qu’elle dut porter trop tôt à l’enterrement
de ses parents, mais encore cet autre qui est venu couvrir si longtemps sa
mémoire. Cette œuvre connut un succès important et l’auteure s’est dite très
fière qu’elle soit étudiée dans les écoles.

Je vous écris (1993) prend la forme d’un
hommage que l’auteure rend à ses lecteurs, lesquels lui ont permis d’éclairer
en partie sa vie grâce à leurs réactions au Voile
noir
, et lui ont apporté une forme d’apaisement. Entre autres phrases
transmises qui la portent désormais, elle a gagné une plus grande compréhension
de cette journée fondatrice où ses parents sont morts : si elle ne les
avait pas rejoints, ce matin-là, à la salle de bains d’où ils l’appelaient et où
ils allaient mourir – « choix » qu’elle pensait avoir fait et qui
nourrissait une forme de culpabilité –, c’est qu’elle-même avait été intoxiquée
au monoxyde de carbone dans sa chambre.

Lucien Legras, photographe inconnu (1993) réunit les travaux de photographe du
père d’Annie Duperey, qu’elle présente aux côtés de sa sœur Patricia Legras.

Les Chats de hasard (1999) offre un nouveau récit
autobiographique original car Annie Duperey en fait une sorte de roman
d’apprentissage reposant sur l’étude des relations vraies que l’homme peut
entretenir certes avec les chats, mais aussi avec les chiens ou les chevaux. Le
deuil impossible affleure néanmoins derrière ce récit plus doux mais l’auteure
parvient à l’aborder avec toujours plus de légèreté. Le récit de la mort d’un
animal et de la douleur qu’elle peut engendrer s’y fait particulièrement
poignant.

Allons voir plus loin, veux-tu ? (2002) est un roman aux saveurs humanistes qui met en scène des
personnages « en bout de course » dont les trajectoires vont se
croiser. Bonne volonté, courage et humilité sont ici les clés du bonheur et
l’auteure semble toujours poursuivre une quête de sérénité.

Les Chats mots (2003) est une anthologie de
textes choisis sur le thème du chat, entre humour et fantaisie, dont certains
sont de la main d’Annie Duperey. Le livre est illustré de signes
calligraphiques de l’artiste Sonja Knapp.

Essences et parfums (2003) est une nouvelle
anthologie, poétique cette fois, dont le titre dit assez les thèmes. Annie
Duperey s’y fait l’intermédiaire entre son lecteur et de grands auteurs tels
qu’Apollinaire, Zola, Gide, Baudelaire ou Ronsard.

Une soirée (2005) raconte le
trio amoureux de trois étudiants en médecine que le lecteur retrouve bien plus
tard, adultes installés dans la vie. Florence, qui a épousé Denis, se trouve à
nouveau confrontée à Romain de retour d’Afrique – étudiante elle avait aimé ces
deux hommes en même temps et de la même façon –, et la fenêtre sur son passé
que lui ouvre cette rencontre lui fait comprendre que s’étant un peu trop laissé
porter par l’existence, elle en a oublié de faire de vrais choix. Le roman
devient le prétexte à des déclarations d’amour et d’amitié édifiantes, et
l’auteure se montre à nouveau d’une grande sensibilité.

De la vie dans son art, de l’art dans sa vie (2008)
donne accès à la correspondance née entre Annie Duperey et la peintre Nina
Vidrovitch à un tournant de leurs vies. Honnêteté et naturel sont ici les
maîtres mots. N’oublions pas qu’Annie Duperey a appris la peinture aux
Beaux-Arts de Rouen, et qu’elle s’y livre encore, aime de temps à autre à
reproduire un petit Picasso, voue une grande admiration à Matisse et Bonnard
notamment. Les deux femmes livrent leur réflexion sur l’art et échangent à
propos de leurs valeurs et de leur quotidien où famille, plantes, fleurs et
animaux ont une place capitale.

Le Poil et la Plume (2011)
est une nouvelle œuvre née de l’amour que voue Annie Duperey aux animaux ;
elle raconte ici comment elle s’est prise de passion pour les gallinacées, à
travers un poulailler qu’elle a installé sur sa propriété. C’est une Annie
Duperey champêtre, jardinière qu’on découvre ici, qui aime à observer son
poulailler comme un village où une savante hiérarchie s’est instaurée. Elle
avoue que même quand elle parle de poules, c’est d’elle qu’il est question, le
regard posé sur les animaux révélant toujours beaucoup de soi. Dans ses
interventions publiques, Annie Duperey ne cesse d’ailleurs d’évoquer
l’importance du sens de l’observation, aussi bien chez l’écrivain que chez
l’actrice.

 

« Si vous voyez devant
vous un enfant frappé par un deuil se refermer violemment sur lui-même, refuser
la mort, nier son chagrin, faites-le pleurer. En lui parlant, en lui montrant
ce qu’il a perdu, même si cela paraît cruel, même s’il s’en défend aussi brutalement
que je l’ai fait, même s’il doit vous détester pour cela […].

Le chagrin cadenassé ne
s’assèche pas de lui-même, il grandit, s’envenime, il se nourrit de silence, en
silence il empoisonne sans qu’on le sache.

Faites pleurer les enfants
qui veulent ignorer qu’ils souffrent, c’est le plus charitable service à leur
rendre. »

 

Annie Duperey, Le Voile noir, 1992

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