Mercure

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  • Publié le : 30 juin 2010
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Amélie Nothomb

Ni d’Ève ni d’Adam
ROMAN

Albin Michel

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

Quarante exemplaires sur vergé blanc chiffon, filigrané, de Hollande, dont trente exemplaires numérotés de 1 à 30 et dix exemplaires, hors commerce, numérotés de I à X

© Éditions Albin Michel, 2007

moyen le plus efficace d’apprendre le japonais me parut d’enseigner le français. Au supermarché,je laissai une petite annonce : « Cours particuliers de français, prix intéressant ». Le téléphone sonna le soir même. Rendezvous fut pris pour le lendemain, dans un café d’Omote-Sando. Je ne compris rien à son nom, lui non plus au mien. En raccrochant, je me rendis compte que je ne savais pas à quoi je le reconnaîtrais, lui non plus. Et comme je n’avais pas eu la présence d’esprit de lui demanderson numéro, cela n’allait pas s’arranger. « Il me rappellera peut-être pour ce motif », pensai-je. Il ne me rappela pas. La voix m’avait semblé

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jeune. Cela ne m’aiderait pas beaucoup. La jeunesse ne manquait pas à Tokyo, en 1989. À plus forte raison dans ce café d’Omote-Sando, le 26 janvier, vers quinze heures. Je n’étais pas la seule étrangère, loin s’enfallait. Pourtant, il marcha vers moi sans hésiter. – Vous êtes le professeur de français ? – Comment le savez-vous ? Il haussa les épaules. Très raide, il s’assit et se tut. Je compris que j’étais le professeur et que c’était à moi de m’occuper de lui. Je posai des questions et appris qu’il avait vingt ans, qu’il s’appelait Rinri et qu’il étudiait le français à l’université. Il apprit que j’avaisvingt et un ans, que je m’appelais Amélie et que j’étudiais le japonais. Il ne comprit pas ma nationalité. J’avais l’habitude. – À partir de maintenant, nous n’avons plus le droit de parler anglais, dis-je. Je conversai en français afin de connaître son niveau : il se révéla consternant. Le plus grave était sa prononciation : si je n’avais pas su que Rinri me parlait français, j’aurais cru avoir8

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affaire à un très mauvais débutant en chinois. Son vocabulaire languissait, sa syntaxe reproduisait mal celle de l’anglais qui semblait pourtant son absurde référence. Or il était en troisième année d’étude du français, à l’université. J’eus la confirmation de la défaite absolue de l’enseignement des langues au Japon. À un tel degré, cela ne pouvait même plus s’appelerde l’insularité. Le jeune homme devait se rendre compte de la situation car il ne tarda pas à s’excuser, puis à se taire. Je ne pus accepter cet échec et tentai de le faire parler à nouveau. En vain. Il gardait sa bouche close comme pour cacher de vilaines dents. Nous étions dans une impasse. Alors, je me mis à lui parler japonais. Je ne l’avais plus pratiqué depuis l’âge de cinq ans et les sixjours que je venais de passer au pays du Soleil-Levant, après seize années d’absence, n’avaient pas suffi, loin s’en fallait, à réactiver mes souvenirs enfantins de cette langue. Je lui sortis donc un galimatias puéril qui n’avait ni queue ni tête. Il était question d’agent de police, de chien et de cerisiers en fleur.
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Le garçon m’écouta avec ahurissement et finit paréclater de rire. Il me demanda si c’était un enfant de cinq ans qui m’avait enseigné le japonais. – Oui, répondis-je. Cette enfant, c’est moi. Et je lui racontai mon parcours. Je le lui narrai lentement, en français ; grâce à une émotion particulière, je sentis qu’il me comprenait. Je l’avais décomplexé. En un français pire que mauvais, il me dit qu’il connaissait la région où j’étais née et oùj’avais vécu mes cinq premières années : le Kansaï. Lui était originaire de Tokyo, où son père dirigeait une importante école de joaillerie. Il s’arrêta, épuisé, et but son café d’un trait. Ses explications semblaient lui avoir coûté autant que s’il avait dû franchir un fleuve en crue par un gué dont les pierres auraient été écartées de cinq mètres les unes des autres. Je m’amusai à le regarder...
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