Peut-on tout pardonner ?

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  • Publié le : 15 novembre 2009
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Peut-on tout pardonner?

« Vous l’avez appris, il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui l’autre aussi. […] Vous l’avez appris, il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu pourras haïr ton ennemi. Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faîtes du bien à ceux qui vous haïssent, priezpour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent. Vous serez ainsi les fils de votre Père du ciel, qui fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons, et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains même n’en font-ils pas autant ? Si vous ne saluez que vos frères, que faites-vousd’extraordinaire ? Les païens n’en font-ils pas autant ? Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait ». Mt 5, 38-43-48

Introduction :

Est-il concevable qu’une mère pardonne au bourreau de son enfant le mal qu’il lui a fait en la privant du soleil de sa vie ou que le rescapé du camp de la mort pardonne au nazi son désespoir de survivre à une famille et à un peuple anéantis ? A première vue,il nous semble qu’il y a là quelque chose d’impensable. Nous avons tellement du mal à envisager qu’il soit au pouvoir de l’humaine condition de tout pardonner que la question du pardon met en jeu la pensée dans ce qui est proprement impensable pour elle. Nous nous sentons bien capables de pardonner certaines fautes mais est-ce sans restriction ? On le voit, le problème porte d’abord surl’amplitude du pardon. N’y a-t-il pas des offenses dont le tranchant est tel qu’il annihile la capacité d’effacer la faute et de renouer avec l’autre une relation de confiance ? Autrement dit, n’y a-t-il pas des fautes dont la gravité est telle qu’elles sont proprement impardonnables ? Là est la difficulté. Il s’agit de savoir s’il y a des limites au pardon, s’il faut tracer une frontière entre lepardonnable et l’impardonnable ou si, au contraire, ce n’est pas parce qu’il y a de l’impardonnable qu’il faut se disposer à pardonner. Car outre que cette frontière ne semble pas déterminable objectivement, quel serait le mérite du pardon s’il n’était pas la réponse inconditionnée à

l’abîme du mal ? Comme il n’y a aucune vertu à aimer ce qui est aimable, y aurait-il une grandeur voire un mystère dupardon si sa vérité ultime n’était pas de briser la dette de celui qui, en toute rigueur, s’est rendu coupable d’un mal qui serait absolu s’il n’y avait pas la folie du pardon, « folie de l’impossible » comme l’appelle Jacques Derrida ? Mais alors qu’est-ce qui est au principe d’un tel sublime et est-il possible de démêler dans le pardon généreusement offert aux pires criminels, la forme pure de sesformes impures ? Car le pardon, comme toutes les conduites humaines recèle une ambiguïté. Il peut s’alimenter à des sources diverses. Il peut par exemple procéder d’un désir de liquider le passé, de l’oublier, d’effacer jusqu’à son souvenir. Il peut aussi se croire autorisé à passer outre le devoir de justice. Or en a-t-on le droit ? Le mal commis n’exige-t-il pas que justice soit rendue afin dene pas ouvrir un boulevard à tous les méchants et de ne pas être ainsi le complice de la souveraineté du mal sur la terre ? Max Weber disait en ce sens, qu’exception faite de la sainteté, le Sermon sur la montagne définissait une éthique sans dignité et on se souvient de la polémique (de 1985 à 1993) ayant entouré l’ouverture d’un Carmel sur le site du camp d’Auschwitz. Qu’une croix, symbole de larédemption du mal par le pardon chrétien se dresse sur ce lieu où furent exterminés tant d’enfants, d’hommes et de femmes, fit scandale. D’où le problème : le crime contre l’humanité est-il un crime qui puisse légitimement se pardonner ou bien faut-il dire avec Hegel que tout est pardonnable sauf le crime contre l’esprit c’est-à-dire contre la faculté de pardonner ? Au fond la question est,...
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