Brooklyn Follies

par

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Paul Auster

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1947 : Paul Auster naît à Newark
(New Jersey, États-Unis) dans une famille juive d’ascendance polonaise. Durant
son enfance, il prend goût à la littérature, notamment grâce à la bibliothèque
d’un oncle traducteur. Il grandit entre Newark et South Orange (New Jersey),
fait son lycée à Maplewood dans le même État, et ses études de littérature à l’université
Columbia
à New York. Il fait plusieurs séjours en France (1965, 1967), il y vit entre 1971 et 1974 et développe un
fort intérêt pour la poésie française. Il se fait la main et tente de gagner sa
vie en tant que traducteur et en
multipliant les activités d’écriture : scénarios, articles pour des
revues, poésie, petites pièces de théâtre, essais de romans. En 1981, après
avoir été marié à l’écrivaine Lydia Davis, il épouse une autre femme de
lettres, Siri Hustvedt ; le
couple s’installe à Brooklyn.

1982 : Après une première œuvre publiée en prose en 1980, Espaces blancs (Whites Spaces), qui avait été inspirée à Paul Auster par un
spectacle de danse, paraît L’Invention de la solitude (The
Invention of Solitude
) qui évoque dans une première partie intitulée
« Portrait of an Invisible Man » la mort soudaine du père de
l’écrivain, homme resté toujours absent pour ses proches. Puis dans « The
Book of Memory » l’auteur livre ses réflexions sur des thèmes majeurs de
ses œuvres à venir : la solitude, le destin, les coïncidences, l’absurde.

1985 : La Cité de verre (City of
Glass
), roman qui entame la Trilogie new-yorkaise (The New York Trilogy), met en scène
Quinn, un auteur de polars trentenaire écrivant sous pseudonyme. Peu à peu,
Work, le héros dont il imagine les aventures, prend de plus en plus de place
dans la vie de ce solitaire, devient
un « frère intérieur », un « camarade de solitude ». Quand
Quinn reçoit l’appel d’un certain Peter Stillman, commence une enquête qui va mener l’écrivain sur les
traces du langage, et qui l’implique
dans une mission folle et vaste : sauver le monde par les mots. Peu à peu,
au lieu de se résoudre, l’enquête et ses éléments constitutifs progressivement s’effacent.
Dans le tome suivant, Revenants (Ghosts), qui paraît en 1988, un personnage est chargé par un autre
d’en surveiller un troisième, lequel paraît avoir pour seules activités la
lecture et l’écriture. Cette surveillance,
qui ressemble de plus en plus à un jeu
de miroirs
, acquiert au fil du temps un caractère vital inquiétant. Le
troisième tome, La Chambre dérobée (The
Locked Room
), paraît la même année. Le narrateur, chargé d’évaluer la
qualité des œuvres d’un écrivain disparu, se retrouve non seulement face à des
chefs-d’œuvre mais également devant une épouse délaissée dont il tombe
amoureux. Sur le nouveau couple plane cependant l’ombre de l’auteur disparu.
Dans cette trilogie, dont New York,
ville immense, labyrinthique, est un personnage à part entière, Paul Auster
parle du naufrage du sens du monde, de la mise en échec du langage, de l’instabilité des identités. La trilogie est tissée de multiples renvois d’un roman à
l’autre qui complexifient le sens de chacun. De cet ensemble, aux allures de thriller et de quête métaphysique, Paul Auster dira qu’il s’agit d’une même
histoire simplement envisagée à différents stades de conscience. On a parlé
d’une forme postmoderne pour décrire
cette nouvelle sorte de roman policier qui donnait largement place à un questionnement
existentiel et obéissait à une construction savante.

1989 : Le protagoniste de Moon Palace, Marco
Stanley Fogg, est un homme solitaire qui vit replié dans sa petite chambre
de Manhattan. Après la mort de son oncle, cet homme sans parents se retrouve
seul au monde – avec des caisses de livres cependant, héritées de celui-ci. Il
les relit avant de les vendre, et après ce travail de deuil il ne lui reste plus qu’à se laisser dépérir, à rejoindre le degré zéro de l’identité,
hallucinant, mimant sa mort, faisant table rase du monde. Il erre dans Central
Park, se nourrit de ce qu’il trouve dans les poubelles, mais par le truchement
de son ami Zimmer il revient finalement à la vie, et devient l’homme de
compagnie de Thomas Effing, un vieillard infirme, aveugle et fantasque, qui
souhaite écrire sa nécrologie avant sa mort. Fogg retrouvera également son père
et retournera dans son histoire familiale. Au gré de ses pensées rhapsodiques
peut se lire une histoire de l’Amérique
sous la forme d’un traité de ses tropes
depuis ses origines, du dépouillement de ses archives mythiques. Une obsession pour la lune quelque peu mystérieuse parcourt en outre tout le
roman.

1992 : Dans Léviathan (Leviathan),
la déréliction de l’Amérique, la perte des valeurs sont symbolisées par
le projet fou de Benjamins Sachs, un jeune écrivain
talentueux qui s’est mué en poseur de bombes – ses cibles : les statues de
la Liberté érigées dans plusieurs villes américaines. Il devient le sujet d’une
enquête psychologique menée par son
ami Peter Aaron, écrivain comme lui, sorte de biographie adressée aux
enquêteurs du FBI, et écrite en réponse à l’écho médiatique qu’a pris l’affaire
après la mort de Sachs dans l’explosion d’une de ses bombes.

1994 : Mr Vertigo est le récit quelque peu surréaliste d’une ascension vers la gloire, celle de Walt, un gamin
misérable de neuf ans, repéré dans les rues de Saint-Louis par Maître Yehudi,
qui ayant cerné un potentiel chez l’enfant le convainc de démarrer auprès de
lui un dur apprentissage : Walt, un jour, saura voler, aussi naturellement
qu’un oiseau. L’enfant découvre alors toute une galerie de personnages
fascinants en les amis de son maître, et son parcours, qui le mène à devenir un
phénomène dans le pays, le sujet d’une gloire éphémère mais fondatrice, est
prétexte à plonger le lecteur dans l’Amérique des années 1920 et 1930, sa
sauvagerie, sa misère, sa naïveté, cette Amérique de la crise, de la
prohibition, du Ku Klux Klan, du cinéma, du jazz et de gangsters célèbres.

2003 : La Nuit de l’oracle (Oracle
Night
) met à nouveau en scène une figure d’écrivain, Sidney Orr, qui après s’être remis d’une longue maladie,
craignant manquer d’inspiration, finit par inventer une histoire captivante que
semble avoir engendrée l’acquisition d’un carnet bleu dans lequel il l’écrit.
Dès lors réalité et imagination commencent à s’entremêler, le texte de Paul Auster
devient le lieu de mises en abyme,
l’écriture y apparaît comme un acte prophétique. À noter une
originalité : d’abondantes notes de
bas de pages
de Sidney Orr – souvenirs, justifications –, qui finissent par
former comme une seconde histoire, parallèle à la première.

2005 : C’est dans le fameux borough
du titre de Brooklyn Follies (The
Brooklyn Follies
), coutumier des œuvres de Paul Auster, que se retrouvent
Nathan Glass, un homme sexagénaire, seul, divorcé, en rémission d’un cancer,
venu trouver là « un endroit tranquille où mourir », et Tom Wood, son
neveu qu’il rencontre dans une librairie, ancien étudiant brillant qui n’a pas
réussi et n’espère plus rien en la vie. Les deux hommes vont vivre une aventure
s’apparentant à une quête initiatique
par le biais de l’employeur de Tom, un libraire doublé d’un escroc sévissant
dans le monde de l’art, mais aussi via la survenue soudaine d’une nièce dans la
vie de Tom, qui vient y apporter un renouveau. Le désespoir des deux hommes se mue
finalement en une comédie fantasque
ressemblant à un jeu de pistes, bourré, comme les autres romans de Paul Auster,
de références littéraires.

2008 : Dans Seul dans le noir (Man
in the Dark
), Paul Auster réunit trois générations sous un même toit. Un critique
littéraire à la retraite, August Brill, immobilisé suite à un accident de
voiture, vit chez sa fille Miriam dans le Vermont ; ils se voient
rapidement rejoints par la fille de celle-ci, Katya, qui vient compléter le
trio. Alors que Miriam peine à se remettre d’un divorce vieux de cinq ans,
Katya pour sa part est anéantie par le deuil et la culpabilité depuis qu’un
jeune homme avec lequel elle avait rompu a été violemment tué lors de la guerre
d’Irak, conflit vers lequel elle pense l’avoir poussé. Au-delà du roman sur la perte et la transmission, Paul Auster s’attache à lier grande Histoire et histoire
personnelle
via les fictions qu’invente August Brill la nuit, où se déploie
une deuxième Amérique, sans 11-Septembre, sans guerre d’Irak, mais qui vivrait
une deuxième guerre de Sécession. À nouveau réalité et imagination finissent
par s’interpénétrer et Paul Auster questionne ici la responsabilité de l’individu vis-à-vis de lui-même et de
l’Histoire.

 

Éléments sur l’art de Paul
Auster

 

L’œuvre de Paul Auster peut se lire comme l’écho
d’une quête d’identité, après
laquelle courent ses personnages, la recherche d’un sens à l’histoire
personnelle. Ce faisant, l’auteur se concentre sur le rôle du hasard, de la coïncidence, étudie les relations
entre les personnes, entre les hommes et leur environnement, la place de chacun
dans un ensemble cosmique plus grand où son existence gagne en sens. Ses thèmes
récurrents sont l’échec, l’imminence d’un désastre, l’absence du père, la vie ascétique, la dépossession (argent, capacités), l’intrication du réel et de l’imagination.
Ses œuvres fournissent d’abondants exemples de métafiction et d’intertextualité.
Paul Auster est également coutumier de larges
digressions
. Ces diverses tendances ont fait qualifier son œuvre de postmoderniste.

Parmi ses influences, il a été noté que les thèses psychanalytiques de Jacques Lacan – le parallèle entre la structure
du monde tel qu’il est perçu et celle du langage, la sensation d’un manque dans
cette perception, relevant d’une impossibilité de tout dire – ; le
mouvement du transcendantalisme
(Thoreau, Emerson) ; ainsi que les poststructuralistes
français (Derrida, Baudrillard, Michel de Certeau), pouvaient avoir largement
nourri les réflexions à l’œuvre dans ses romans. Chez les hommes de lettres, Samuel Beckett, Herman Melville et Edgar
Allan Poe
constituent des sources d’inspiration majeures et imprègnent
les romans de Paul Auster, que ce soient leurs personnes d’écrivains ou leurs
œuvres, parfois explicitement. Plusieurs personnages
de Paul Auster sont des écrivains,
souvent obsessionnels, lesquels,
alter ego de l’auteur, cherchent eux-mêmes un sens au monde et à leur vie à
travers leurs écrits, à rejoindre la civilisation, à trouver leur place dans un
ordre naturel – procédé récurrent qui engendre de fréquentes mises en abyme.

Paul Auster est également traducteur du français vers l’anglais ; il a notamment traduit
des œuvres de Mallarmé, Sartre, Simenon, du poète Jacques Dupin et du moraliste
Joseph Joubert (1754-1824). Il a publié plusieurs œuvres de poésie entre 1985 et 1993, dont Wall Writing (Murales ; 1987) et Disparitions
(Disappearances ; 1988). En
tant qu’essayiste, il a notamment
fait paraître L’Art de la faim (The Art of Hunger), recueil de textes
critiques à propos de Kafka, Celan, Hamsun et Dupin entre autres. Paul Auster a également œuvré dans le cinéma, comme acteur, scénariste, mais
encore comme réalisateur avec Lulu on the Bridge, un film sur les
suites de l’arrêt de sa carrière par un joueur de saxophone après une fusillade
durant laquelle il a perdu un poumon, et où Harvey Keitel et Willem Dafoe
figurent au casting. Paul Auster est
en outre un membre important du PEN
American Center
, une association réunissant des hommes de lettres défendant
la liberté d’expression. Il a notamment épinglé en 2012 le traitement réservé
aux journalistes, éditeurs et écrivains emprisonnés en Turquie.

 

 

« Que je réussisse ou non ne comptait guère pour lui.
J’existais pour lui en fonction de ce que j’étais, non de ce que je faisais, et
cela signifiait que jamais la perception qu’il avait de moi ne changerait, nos
rapports étaient déterminés de façon inaltérable, nous étions séparés l’un de
l’autre par un mur. Je comprenais surtout que tout cela n’avait pas grand-chose
à voir avec moi. Lui seul était en cause. Comme tous les éléments de son
existence, il ne me voyait qu’à travers les brumes de sa solitude, à grande
distance. L’univers était pour lui, à mon avis, un lieu éloigné où jamais il ne
pénétrait pour de bon, et c’est là-bas, dans le lointain, parmi les ombres qui
flottaient devant lui, que j’étais né et devenu son fils, que j’avais grandi,
apparaissant et disparaissant comme une ombre de plus dans la pénombre de sa
conscience. »

 

Paul Auster, L’Invention de la solitude, 1982

 

« Nous sommes tous étrangers à nous-mêmes, et si nous avons le
moindre sens de qui nous sommes, c’est seulement parce que nous vivons à
l’intérieur du regard d’autrui. »

 

Paul Auster, Chronique d’hiver (Winter Journal), 2012

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