Cahiers d’un retour au pays natal

par

Un style affranchi

Lesens de la négritude de Césaire ne peut se séparer d’une volonté de se distinguerdes normes occidentales. C’est riche de son instruction française que Césairecontourne par le style toutes les normes imposées qui lui ont été enseignées. Ainsi,il fait de Cahier d’un retour au paysnatal un témoignage absolu de la liberté qu’il se forge.

Dupoint de vue du style, Aimé Césaire crée son propre lexique dans lequel ilemprunte au vocabulaire exotique de la Martinique. Il écrit en verscomplètement libres parmi lesquels ne se décèle que peu d’uniformité. De plus,le champ lexical est surprenant, choquant même à certaines occasions. Maisc’est grâce à ces éléments que le Cahierd’un retour au pays natal devient le médium pour faire passer le message del’auteur :

« autourdes rocking-chairs méditant la volupté / des rigoises / je tourne, inapaiséepouliche / Ou bien tout simplement comme on nous aime ! / Obscènes gaiement,très doudous de jazz sur leur excès d’ennui. / Je sais le tracking, leLindy-hop et les claquettes. / Pour les bonnes bouches la sourdine de nosplaintes enrobées de oua-oua. Attendez… / Tout est dans l’ordre. Mon bon angebroute du néon. J’avale des baguettes. Ma dignité se vautre dans lesdégobillements… »

Àpremière vue, l’on serait tenté de croire que le texte est écrit en prose parparties. C’est uniquement la typographie qui permet de le rapprocher du stylepoétique. Mais le texte n’a pas la délicatesse usuelle des poèmes. Levocabulaire est cru, coloré, et surtout proprement martiniquais. Desexpressions endogènes font surface aux côtés de néologismes surprenants. Onpourra ainsi lire des mots tels que « verrition » ou« inattendument » nés du génie créateur de l’auteur. Mais la richessedu style de Césaire ne se limite pas à des créations nouvelles ou à l’emploi determes presque désuets.

Cahier d’unretour au pays natal est égalementremarquable du fait qu’il est écrit davantage pour être déclamé que lu. Letexte s’enrichit une fois prononcé et l’oralité se retrouve partout dans letexte. Hormis les allitérations fréquentes qui exploitent les répétitionsphoniques pour donner une dimension de cantique et de plainte au texte, lelecteur sera mis en présence d’onomatopées et de mots qui évoquent des sonsplutôt que des idées. Par exemple, « likouala likouala », formule quiévoque le ruissellement de l’eau, « voum rooh oh », ou encore « Eia ».

 « À force de regarder les arbres je suisdevenu un arbre et mes longs pieds d’arbre ont creusé dans le sol de largessacs à venin de hautes villes d’ossements / à force de penser au Congo / jesuis devenu un Congo bruissant de forêts et de fleuves / où le fouet claquecomme un grand étendard / l’étendard du prophète / où l’eau fait / likouala-likouala/ où l’éclair de la colère lance sa hache verdâtre et force les sangliers de laputréfaction dans la belle orée violent des narines. »

Césaireemprunte au latin et au grec, il fait allusion à des rites de purificationromains, et à d’autres civilisations anciennes. Mais, au-delà des motsinventés, des cris et des onomatopées, ce sont les sonorités du vocabulairemartiniquais qui poussent le lecteur à être attentif. Cahier d’un retour au pays natal se lit avec un lexique. De« jiculi » à « pian » en passant par « eschare »,les mots se succèdent pour créer une fresque littéraire dont le lecteur ne peutpas toujours déduire le sens du contexte. La lecture ne peut se faire qu’enprofondeur, étant donné que l’obscurité de mots peu familiers dissimule quelquepeu le message livré par la voix lyrique. Et pourtant, cet obstacle à lacompréhension est une décision manifeste de l’auteur. Car l’académicien Césairecherche avant tout à se distancier de la langue du colon, au prix – par moments– de n’être pas accessible au lecteur. Mais Cahierd’un retour au pays natal semble avoir été écrit plus pour le plaisird’écrire que dans le but d’être lu, ou du moins avec un certain manque delucidité relativement à sa réception.

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