Clarté

par

Résumé

Dans les années 1900, Simon Paulin, le personnage principal du roman, travaille comme secrétaire-comptable dans l’usine de MM. Golzan à Viviers, une petite commune française. Âgé de vingt-quatre ans, il vit seul avec sa vieille tante Joséphine, qui s’occupe de lui avec dévouement depuis le décès de ses parents il y a vingt ans. Malgré les remontrances et les petites manies de celle qu’il appelle affectueusement « Mame », Simon n’envisage pas un seul instant une meilleure existence que la sienne. Celle-ci s’écoule sans plus de bouleversements ni d’autre ambition qu’une ascension graduelle et raisonnable dans l’usine où avait déjà honorablement servi son défunt père. Correctement intégré dans la société de son village, c’est d’un œil pragmatique et neutre qu’il dépeint en clair-obscur l’univers de personnages dont la vie consiste en une routine rassurante, orchestrée par la messe du dimanche et le rythme de l’usine.

Il y a là son voisin Crillon, un homme rustique au bon sens honnête, qui officie au conseil municipal et vivote en faisant de menues réparations. Il y a aussi Joseph Bonéas, un jeune et riche intellectuel qui ne dédaigne pas d’instruire le peuple avec ses théories, et que Simon admire secrètement. Au château qui surplombe le village vivent des nobles, le marquis de Monthyon et sa belle-mère la baronne Grille, estimés et respectés par les habitants de la commune en raison de leurs bonnes œuvres. Il y a aussi le curé, l’abbé, le tavernier… Peu de personnages de caractère viennent rompre l’harmonie d’une société où le contraste entre l’ombre et la lumière se veut immuablement atavique ; parmi ceux-ci figure Brisbille, le forgeron, un gaillard ivrogne qui, avec la force d’un Dieu Vulcain incompris, vocifère en solitaire des discours anarchistes qui viennent buter contre l’incompréhension et le rejet de la multitude bien-pensante.

Quand il ne travaille pas Simon multiplie les conquêtes amoureuses, avec toujours le même zèle méthodique et sans développer de réel attachement. C’est paradoxalement dans la noirceur qui accompagne la mort qu’il découvrira la pureté de l’amour : au chevet de sa tante Mame qui s’éteint, Simon pose un regard nouveau sur sa jeune cousine Marie Tusson, et en tombe éperdument amoureux. Ils se marient, et sa jeune épouse vient remplacer Mame auprès de Simon, sans que l’existence de celui-ci n’en soit réellement changée. Construite dans l’illusion précaire que le bonheur amoureux se suffit à lui-même, la relation s’enlise peu à peu dans l’incommunication et Simon renoue avec ses aventures, en préservant toutefois soigneusement les apparences d’un mariage décent et la sensibilité de Marie.

Sommé par Crillon de s’engager politiquement, Simon tente un rapprochement en manifestant de l’intérêt pour les ouvriers de son usine. Il s’entretient notamment avec Marcassin, dit « Pétrolus », le lampiste. Horrifié par les conditions de travail qu’il lui décrit, mais éprouvant plus de pitié et de rejet que de véritable intérêt pour ce collectif, Simon devra avouer son impuissance quand un mouvement de grève et de protestation mène finalement les ouvriers jusqu’au château. Habilement réprimée dans l’alcool et les belles paroles par Gozlan, l’un des patrons, la tentative de rébellion n’aura d’autre conséquence que d’accentuer le sentiment d’appartenance de Simon à la caste qui fait régner l’ordre et représente la puissance souveraine.

Fort de cette symbiose il assiste en compagnie de Marie au spectacle d’une fin de chasse, à laquelle la baronne avait convié les habitants du village. L’hôte des seigneurs du château, un prince autrichien au profil aquilin, achève magistralement et sans aucun sentiment les bêtes blessées, un cerf et son petit, illustrant son pouvoir et son rang dans le sang versé, devant les murmures admiratifs d’une foule assoiffée de grandeur.

Sur ces entrefaites la guerre, qui n’était jusqu’alors qu’une rumeur, se concrétise dans la vie de Simon par la mobilisation : à trente-cinq ans, il se voit appelé sous les drapeaux pour servir la France. Au début présenté comme une « formalité » par une hiérarchie qui se veut rassurante, le service de Simon commence par une longue attente de quarante-cinq jours dans une caserne. Il y retrouve des compagnons d’usine, et le hasard veut même qu’il se trouve sous les ordres directs de son ex-subalterne « Pétrolus », l’adjudant Marcassin, transformé et grandi par l’honneur militaire. Finalement le détachement de Simon rejoint le terrain, où la réalité des tranchées engendre chez les hommes une peur indistincte et leur demande des efforts surhumains. D’ordres contradictoires en rumeurs de relève démenties, le contingent se voit à chaque fois plus proche des combats, et sans période de repos. Impuissants, Simon et les siens assistent à des bombardements, et commencent à compter leurs morts. Parmi eux l’adjudant Marcassin qui, dans un élan d’orgueil aussi patriotique qu’inutile, se sera dressé à découvert devant les lignes ennemies pour tomber en glorieux martyr de la France.

Conditionnés et abrutis par le manque de sommeil, l’effort et l’abandon dans lequel l’ignorance des aléas du conflit les plonge, Simon et quelques autres rescapés se retrouvent finalement à défendre la ligne de front dans une avancée désespérée, alors que les munitions des canons derrière eux viennent à manquer. Simon mesure alors comme jamais auparavant la force que représente l’union grouillante, oppressante et invincible de la masse humaine qui s’avance, menaçante, à perte de vue devant lui.

Après le massacre Simon gît sur un charnier, entre les cadavres, les prédateurs charognards et les râles des agonisants. À quelques pas de lui un moribond allemand aux blessures béantes débite des discours incohérents qui résonnent implacablement dans l’immensité des ténèbres et sous les éclats intermittents des obus. Dans sa fièvre et son délire Simon va reprendre et interpréter obsessionnellement les paroles de celui en qui il a reconnu le prince autrichien, autrefois avide de sang innocent et aujourd’hui immolé devant lui par la barbarie de ses propres idées. Simon entrevoit désormais clairement et désespérément, tout au long de son agonie, l’absurdité totale de la guerre, et surgit du fond de son être une voix, comme une clameur, pour dénoncer les abus des puissants de ce monde envers ceux qui croient en leurs idées, une voix qui se rebelle contre l’injustice inhérente à la diversité des conditions humaines, une minorité bénéficiant toujours des efforts de la masse. Se débattant entre le poids d’un cheval mort et l’insoutenable révélation de son aveuglement passé, Simon finit par succomber et se voit lui-même mourir, à trente-six-ans, victime disciplinée bien qu’involontaire d’une vie qu’il n’a jamais eu le sentiment d’avoir choisie.

Simon se réveille sur un lit d’hôpital, après avoir longuement déliré au gré d’accès de fièvre. La guerre est finie pour lui et après sa convalescence il rentre à Viviers, où il tente de reprendre une existence normale sans toutefois y parvenir : la clarté s’est faite en lui et c’est désormais un autre regard, beaucoup plus critique et lucide, qu’il porte sur la société qui l’entoure. Il discerne distinctement désormais les hypocrisies, les intérêts des rois et des puissants concrétisés grâce à l’abnégation et l’humilité des plus faibles, qu’entretient savamment l’Église. Désenchanté, ses repères se sont inversés : il ne ressent plus que mépris, pitié et colère envers le brave Crillon et ses conseils, toujours raisonnables et soumis à l’autorité, et il rejette les idéaux abstraits de Bonéas. En revanche, il comprend désormais à quel point Brisbille pouvait avoir raison dans ses protestations contre l’ordre établi. Et il souffre alors dans sa propre chair la marginalisation que de telles idées provoquent en société.

Sombre et solitaire au milieu de sa nouvelle vision, Simon vit très mal les éloges dont il est l’objet en tant que blessé de guerre et, s’il reste discret sur ses sentiments, il n’en ressent pas moins le violent désir d’incendier le « musée de la guerre » inauguré à Viviers, qu’il considère comme un ridicule mausolée élevé en hommage à la bêtise universelle.

Sa relation avec Marie l’empêche toutefois de tomber dans des extrémités ; alors que les anciens conjoints assistent, impuissants, à la mort de l’amour sous la forme qu’ils avaient jadis célébrée, c’est là encore par la Vérité que Simon transcende le sentiment : en révélant jusqu’au moindre détail à sa femme ses errances passées, ses tromperies, mais aussi ses réflexions et ses nouvelles conclusions, il parvient à instaurer entre eux une confiance et une compréhension mutuelle, et à atteindre ainsi la grâce des sentiments humains selon lui les plus purs : la tendresse et le respect.

Fort de cette nouvelle communion avec Marie, Simon dirigera désormais ses efforts vers l’articulation d’un discours à la claire vocation pédagogique autour de son expérience et de ses découvertes, s’adressant même parfois à la deuxième personne à un interlocuteur absolu, dans l’espoir de servir d’éclaireur aux générations futures, et ce en enseignant aux hommes, pour qu’ils se réveillent, la lueur qui mérite de poindre en chacun pour diriger résolument la morale au milieu des ténèbres de l’immobilisme social : la « Vérité ».

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