Clarté

par

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Henri Barbusse

Henri Barbusse est un
écrivain français né en 1873 à
Asnières-sur-Seine d’un père journaliste au Siècle
aux idées de gauche. Il fait ses études à Paris puis prépare l’École normale
supérieure sans succès. Durant sa scolarité, il croise déjà quelques grandes
figures : Mallarmé est son professeur d’anglais, Bergson son professeur de
philosophie. C’est un jeune homme précoce qui publie dès seize ans sa poésie,
inspirée du Parnasse et du symbolisme, dans le supplément littéraire de L’Écho de Paris, dont le codirecteur, Catulle Mendès, deviendra un ami et lui
ouvrira des portes ; Barbusse épousera sa plus jeune fille Hélyonne. Après
avoir accompli son service militaire en 1893, il devient employé au bureau de
presse du ministère de l’Intérieur puis celui de l’Agriculture. Il n’en oublie
pas pour autant la poésie et publie son
premier recueil
, Le Mystère d’Adam, à vingt-et-un
ans. Sa plume est alors remarquée par Mallarmé et Barrès. Il publie l’année suivante
un autre recueil, Pleureuses, d’une poésie crépusculaire exprimant une grande
sensibilité.

Son premier roman, Les
Suppliants
, paraît en 1903. Cette
étude psychologique mélancolique, dont le dessein annoncé est « de parler
au cœur humain et d’en balbutier à la fois la misère et l’infini », bien
qu’elle contienne déjà en germe les thèmes humanistes qui seront au centre de
l’œuvre et des engagements à venir de l’écrivain, s’avère relativement
insignifiante. Barbusse mène en parallèle de sa carrière littéraire une intense
activité de journaliste ; il devient
en 1905 directeur du mensuel Je sais tout, notamment connu pour
la publication des feuilletons de Maurice Leblanc. En 1908 paraît son roman L’Enfer dont la hardiesse et la dimension
décadente
, dans une veine naturaliste,
font sensation. En effet, de nombreuses scènes d’intimité s’y succèdent à
travers le regard d’un jeune provincial venu à Paris pour travailler dans une
banque et qui, ayant loué une chambre dans une pension, s’est aperçu qu’il
pouvait observer et écouter, à travers une fissure de la cloison, les clients
des deux chambres adjacentes. Les scènes décrites sont de divers ordres : effusions
sentimentales ou disputes, intrigues ou méditations solitaires. Barbusse emploi
un style pathétique et sombre, parfois obscur mais d’une
grande force suggestive. L’humanité y est présentée avec réalisme, conférant
une certaine âcreté au récit.

En 1914, à quarante-et-un ans, bien qu’antimilitariste, Henri Barbusse se porte volontaire pour le front. Il intègre en décembre un régiment d’infanterie et se trouve en première ligne dès janvier 1915. Il se
distingue et reçoit deux citations ; ses problèmes pulmonaires lui valent
cependant d’être affecté à un poste de secrétaire. Il écrit alors le roman pour
lequel il est passé à la postérité, Le Feu, sous-titré Journal
d’une escouade
, le premier livre
de guerre moderne
, un document humain qui commence à paraître dans L’Œuvre en août 1916 et qui lui vaut le prix
Goncourt
ainsi qu’un grand succès, même s’il suscite des controverses à
l’arrière, notamment de par sa dénonciation des planqués et du comportement de
certains civils. Moderne car l’auteur y transforme un mythe glorieux, présenté
par les institutions comme fatal, en un événement
absurde, effroyable, une boucherie inutile
. C’est le naturalisme qui guide la main de l’écrivain ici et projette sur son
récit une lumière crue qui interdit tout
effet de manche rhétorique. Aucune grandeur ici, les personnages sont de simples soldats, le narrateur est un
fantassin qui s’efface derrière l’escouade, véritable protagoniste du récit.
Loin d’une geste héroïque, c’est la monotonie
des jours qui se déploie sous la plume de Barbusse, qui trempe dans la boue des tranchées pour dire la saleté de la guerre. Plutôt que de
courage c’est de peur et d’angoisse que parle l’écrivain, la nuit
sous les bombardements, lors de manœuvres de reconnaissance ou d’attaques dans
un paysage défiguré par les obus. Tout est présenté sous l’angle d’une sinistre répétition qui met en valeur
certains épisodes plus marquants. La langue
de l’écrivain se fait pittoresque et
fait entrer en littérature l’argot des
tranchées
. Le roman est particulièrement remarqué par Louis Aragon et
Romain Rolland.

En 1917, il crée avec Paul Vaillant-Couturier et Raymond Lefebvre l’Association républicaine des anciens
combattants
ou ARAC, qui adhère
à la IIIe Internationale en 1919 et tient son premier congrès la
même année. Toujours en 1919 il crée
avec ces deux mêmes amis le mouvement
Clarté
, internationaliste et pacifiste, dont les idées sont véhiculées d’abord
par le journal Clarté, qui devient une revue
en 1921. Autour de ce mouvement gravitent notamment Romain Rolland, Roland
Dorgelès, Georges Duhamel, Léon Blum, Anatole France, Paul Fort et Jules
Romains. Revue de polémique
révolutionnaire
, Clarté témoigne
de la progression du communisme en France et vise à vulgariser et appliquer la
pensée marxiste à la critique de la société capitaliste, tout en restant
indépendante du Parti communiste, même si la plupart de ses journalistes en
font partie – Barbusse y adhère lui-même en 1923. Barbusse enverra Victor Serge
pour suivre l’évolution des Soviets en Russie et rédiger des articles sur les
diverses personnalités russes. Lors de la montée du fascisme en Italie, la
revue l’analyse et le combat. Barbusse s’oppose entre autres dans ses pages aux
généraux assassins, à la guerre du Maroc en 1925 et à l’impérialisme français.
De nombreuses personnalités y collaboreront, dont Maxime Gorki, Romain Rolland,
Lénine et Einstein. La revue cesse de paraître en 1928 après avoir connu dans
ses dernières années des collaborations de Robert Desnos et André Breton au
premier chef, mais encore de Paul Éluard, Louis Aragon, Michel Leiris et
Antonin Artaud. En 1926, Barbusse a pris la direction littéraire de L’Humanité.

Barbusse commence à se
rendre en Russie en 1927. Il y
rencontre Staline qui lui fait une
forte impression et auquel il adressera ses louanges dans sa biographie Staline de 1930. En 1928,
il est à l’origine de la revue hebdomadaire Monde dont le comité directeur a pour membres Léon Werth et Maxime
Gorki ; elle cesse de paraître en 1935. En mai 1932 avec Roman Rolland il
est à l’initiative d’un appel lancé dans L’Humanité
pour un congrès mondial contre la
guerre
, et qui après avoir vu se rallier de grandes figures comme Einstein
ou John Dos Passos, aboutit au congrès
d’Amsterdam
d’août 1932 puis à celui de la salle Pleyel en juin 1933, d’où
le nom du comité Amsterdam-Pleyel
qui en découle, en faveur de la paix et engagé contre le fascisme. La lutte
menée par l’Association des écrivains et
des artistes révolutionnaires
ou AEAR
a pour organe la revue mensuelle Commune à partir d’octobre 1933,
dont Barbusse siège au comité directeur. Elle s’oppose au fascisme, encore et
toujours, à la culture et à la propagande bourgeoises, mais encore aux
préparatifs idéologiques de la guerre impérialiste contre l’URSS.

En 1935, alors qu’Henri Barbusse s’est rendu à Moscou assister au 7e
congrès de l’Internationale communiste, il meurt
des suites d’une pneumonie ; rapatrié, son corps est inhumé au cimetière
du Père Lachaise. Une des constantes de son œuvre et de son engagement fut l’appel au rassemblement à travers la
création de mouvements, revues, congrès contre le fascisme, et que l’on
retrouve dans son appel à l’union des peuples à la fin de son roman phare. Le Feu inspirera notamment le roman à
succès d’Erich Maria Remarque, À l’Ouest,
rien de nouveau
(1929), qui dénonce pareillement l’absurdité du conflit en
adoptant le point de vue de jeunes soldats.

 

 

« Je voudrais savoir le secret de la vie. J’ai vu des hommes,
des groupes, des gestes, des figures. J’ai vu briller dans le crépuscule les
yeux tremblants d’êtres profonds comme des puits. J’ai vu la bouche qui, dans
un épanouissement de gloire, disait : “Je suis plus sensible que les autres,
moi !” J’ai vu la lutte d’aimer et de se faire comprendre : le refus
mutuel des deux interlocuteurs et la mêlée de deux amants, les amants au
sourire contagieux, qui ne sont amants que de nom, qui se creusent de baisers,
qui s’étreignent plaie à plaie pour se guérir, qui n’ont entre eux aucun
attachement, et qui, malgré leur rayonnante extase hors de l’ombre, sont aussi
étrangers que la lune et le soleil. J’ai entendu ceux qui ne trouvent un peu de
paix que dans l’aveu de leur honteuse misère, et les figures qui ont pleuré,
pâles, avec les yeux comme des roses. »

 

« – Je ne sais pas. Moi, à force de regarder l’intérieur
des hommes, je les vois tous tellement semblables !

– Ils sont semblables
surtout, murmura l’autre, par leur odieuse prétention d’être dissemblables et
ennemis ! »

 

Henri Barbusse, L’Enfer, 1908

 

« Si ces hommes sont
heureux, malgré tout, au sortir de l’enfer, c’est que, justement, ils en
sortent. Ils reviennent, ils sont sauvés. Une fois de plus, la mort, qui était
là, les a épargnés. Le tour de service fait que chaque compagnie est en avant
toutes les six semaines ! Six semaines ! Les soldats de la guerre
ont, pour les grandes et les petites choses, une philosophie d’enfant : ils ne
regardent jamais loin ni autour d’eux, ni devant eux. Ils pensent à peu près au
jour le jour. Aujourd’hui, chacun de ceux-là est sûr de vivre encore un bout de
temps.

C’est pourquoi, malgré la
fatigue qui les écrase, et la boucherie toute fraîche dont ils sont éclaboussés
encore, et leurs frères arrachés tout autour de chacun d’eux, malgré tout, ils
sont dans la fête de survivre, ils jouissent de la gloire infinie d’être
debout. »

 

« Ils sont des hommes,
des bonhommes quelconques arrachés brusquement à la vie. Comme des hommes
quelconques pris dans la masse, ils sont ignorants, peu emballés , à vue
bornée, pleins d’un gros bon sens qui, parfois, déraille ; enclins à se laisser
conduire et à faire ce qu’on leur dit de faire, résistants à la peine, capables
de souffrir longtemps.

Ce sont de simples hommes
qu’on a simplifiés encore, et dont, par la force des choses, les seuls
instincts primordiaux s’accentuent : instinct de la conservation, égoïsme,
espoir tenace de survivre toujours, joie de manger, de boire et de
dormir. »

 

Henri Barbusse, Le Feu, 1916

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