Correspondance avec Élisabeth et autres lettres

par

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René Descartes

Chronologie : Vie,
Regards sur l’œuvre, Éléments sur la pensée

 

1596 : René Descartes naît à La
Haye (ville d’Indre-et-Loire rebaptisée Descartes) en Touraine. Son père, conseiller au parlement de Rennes, appartient à
la petite noblesse de robe ; sa mère meurt l’année suivant sa naissance.
L’enfant grandit à la campagne,
entre la Touraine et la Bretagne. Après avoir bénéficié de l’enseignement d’un
précepteur, il est envoyé en 1606 au
collège de La Flèche, tout juste
fondé, tenu par des jésuites. Il y
connaîtra une certaine liberté du
point de vue de son train de vie, en raison de sa santé fragile et de ses dons
intellectuels
, comme de ses lectures. L’enseignement comprend notamment la
physique aristotélicienne, la métaphysique thomiste, et les mathématiques de
Clavius. Il obtient en 1616, à
Poitiers, le baccalauréat et une licence en droit civil et canonique.

1618 : Après deux années d’étude en solitaire à Paris, Descartes rejoint la Hollande et s’engage dans l’armée protestante
du prince d’Orange Maurice de Nassau, un allié de la France. Il rencontre dans
ce pays le physicien Isaac Beeckman,
docteur en médecine et penseur mécaniste qui l’influence grandement ; avec
lui, il étudie des problèmes de mathématiques, de logique et de physique. Il
lui dédie un Abrégé de musique. En 1619,
il s’engage en Allemagne dans les
troupes du duc Maximilien de Bavière. À Ulm,
il vit un moment d’épiphanie touchant aux « fondement d’une science admirable ».
En 1620, il renonce à une carrière
militaire et commence à voyager à
travers l’Europe pour plusieurs années. Il s’occupe en parallèle de problèmes
mathématiques, physiques, s’intéresse à l’optique,
discute des ces disciplines avec des savants
et écrit plusieurs traités scientifiques.
En 1629, il s’installe pour longtemps en Hollande,
où il changera sans cesse de résidence, privilégiant la campagne et les
faubourgs, et où il écrira la majorité de son œuvre.

1630 : Dans ses lettres à Mersenne,
ami mathématicien et philosophe, Descartes parle de « vérités éternelles », qui sont des évidences logiques, mais
aussi les essences des choses, des structures mathématiques, les valeurs
morales, dont Dieu est l’auteur selon lui. En 1633, son Traité du monde est prêt
pour la publication ; mais comme Descartes y reprend les thèses sur le mouvement de la Terre de Galilée, condamné cette année-là par
l’Inquisition romaine, il renonce finalement à le faire paraître. Toute sa vie
Descartes craindra les querelles et
la polémique, en lesquelles il voit
surtout des querelles de langage ; elles lui prendront cependant une
grande partie de son temps.

1637 : Le Discours de la méthode pour
bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences
est le
premier essai philosophique à avoir été écrit en français, dans le but d’atteindre les femmes notamment. Descartes souhaitait en effet s’adresser à un
large public afin de réformer les esprits, de donner à la science un fondement nouveau, et d’imposer les
nouvelles conceptions géométriques et mécaniques de Copernic, Galilée ou Kepler,
contre la tradition scolastique, en tant que norme de la positivité
scientifique. L’œuvre s’ouvre sur une profession de foi en la raison commune : « Le bon sens est la chose du monde la mieux
partagé » dit l’auteur, mais pour bien penser, il faut tout de même avoir
une bonne méthode. Descartes l’établit en prenant pour modèle les mathématiques,
seule discipline qui trouve grâce à ses yeux. Exprimant un refus de penser trop
vite, de la prévention (l’ensemble de nos préjugés) et de la précipitation,
Descartes emploie un doute méthodique
– et non sceptique – afin de tout remettre en question, de rejeter toutes les idées qui ne sont pas « claires et distinctes ». Demeure
une évidence : « Je pense, donc je suis », le
fameux cogito. Cette évidence intrinsèque va dès lors servir de
critère universel du vrai, fonder le nouvel édifice du savoir, car Dieu, selon Descartes, être parfait, ne nous trompe pas, et nous pouvons donc faire confiance à nos
sens. Le philosophe avance deux preuves
de l’existence de Dieu 
: de l’idée du parfait qui nous habite, qui ne
peut provenir que d’un Créateur parfait ; et il la déduit également de
l’idée de Dieu, être parfait qui ne pourrait l’être sans exister. Il s’agit de la
fameuse preuve ontologique déjà
employée par Anselme. Descartes parle en outre dans cette œuvre d’une « morale par provision » d’influence
stoïcienne, qui permet d’agir en cas d’urgence, dont les règles sont détaillées
au bas de la page. Puis il présente les résultats de ses recherches
scientifiques et pose que le monde dans
son entier est régi par des lois mécaniques. Exposant sa conception du vivant, il formule sa théorie des « animaux-machines », formés de minuscules rouages. Il prédit
que la science fondée sur ces lois et leurs applications pratiques rendront les
hommes « comme maîtres et possesseurs de la nature ».
Il pose comme fin du savoir le bonheur, et défend l’importance de la médecine,
le bon usage de l’esprit étant conditionné par la santé du corps. Les progrès
de la science supposant une coopération à grande échelle, il en appelle à la formation d’une communauté de chercheurs.

Le Discours
de la méthode
a été conçu comme une introduction
à une série d’essais scientifiques :
Les Météores, La Géométrie et La Dioptrique, sous-titrée Exposé de physique et de psychologie portant
sur la vision
, qui présentent des applications
pratiques
de sa méthode. Dans
cette dernière œuvre, constituée de dix discours, Descartes livre sa théorie de la perception. Il explique mécaniquement les phénomènes de réflexion et de réfraction, livre une étude
physiologique de l’œil
, et définit le rôle
des sens
dans la perception, lesquels ne sont que des moyens car seule l’âme perçoit selon lui. Suite à
ces parutions, Descartes s’isole plusieurs années dans la campagne aux environs
d’Haarlem aux Pays-Bas. Son vif intérêt
pour la médecine le pousse alors à disséquer des animaux morts comme
vivants. Sa renommée s’accroît, notamment en Allemagne et au
Danemark. En 1640, il connaît le plus grand chagrin de sa vie quand meurt sa
fille naturelle de cinq ans.

1641 : Les Méditations métaphysiques, œuvre maîtresse de Descartes, pivot
dans l’histoire de la philosophie, explicite sa métaphysique en suivant un ordre
analytique
, l’« ordre des
raisons 
», qui est celui d’une pensée qui ne s’appuie que sur
elle-même pour accéder à la vérité. Ce faisant, tout en donnant à la physique
nouvelle un socle, en distinguant un monde matériel régi par des lois purement mécaniques et un esprit
capable d’accéder au vrai, il fonde
l’idéalisme
et inaugure, en philosophie, la tradition de la prééminence du sujet. Dans la Méditation première, il invite à se déprendre
des anciennes opinions. Il évoque toutes les raisons de douter : les
tromperies des sens, du rêve, l’hypothèse
d’un Dieu trompeur, d’un malin génie. Il s’agit de faire table
rase en universalisant le doute. Dans la Méditation
seconde
, il est question du cogito, qui vient instaurer une
première certitude et sauver du doute généralisé. Le célèbre passage du morceau de cire, qui change de forme approché du feu, permet au
philosophe de montrer que les sens informent de l’existence de l’objet, mais
que sa connaissance vient de l’esprit ; et que l’essence des corps réside
dans leur matière, leur étendue, et non dans leurs apparences sensibles. La Méditation troisième permet de dépasser
le solipsisme qui conclut la précédente grâce à la preuve de l’existence de
Dieu
appuyée sur la considération que l’idée d’infini en l’homme renvoie
forcément à sa création par un être parfait. À nouveau Descartes pose la véracité divine qui permet de se fier
au témoignage des sens. Dans la Méditation
quatrième
il étudie les sources
possibles de l’erreur
, et conclut qu’elle est due à un mauvais usage de la volonté, qui déclenche le jugement avant que
l’entendement ne soit bien éclairé. La Méditation
cinquième
répète l’argument
ontologique
de l’existence de Dieu en
lui donnant une forme mathématique, selon
une démonstration géométrique : l’existence de Dieu se déduit de son
essence – Dieu ne peut être parfait s’il n’existe pas. Dans la Méditation sixième Descartes étudie l’union de l’âme et du corps en restant
fidèle aux thèses scolastiques, contre le dualisme platonicien. La gloire que lui vaut l’ouvrage engendre
la nécessité de répondre à des attaques
et des questions. Il doit ainsi publier des Réponses suite à six séries d’objections, émanant
notamment de Hobbes, Gassendi  et
d’Arnauld. Diverses inimités, dont
celle de l’université protestante d’Utrecht, feront craindre au philosophe pour
sa vie.

1643 : Descartes commence à tenir une correspondance
qui durera jusqu’en 1649 avec la princesse
Élisabeth de Bohême
, largement nourrie de ce dernier problème de l’union de l’âme et du corps, qu’avait très bien pointé
la fille de Frédéric V, rencontrée à La Haye. Cette femme de jugement réalise
le vœu de Descartes d’atteindre avec sa philosophie des lecteurs hors du cercle
des doctes, les femmes y compris. Il sera donc principalement question dans ces
lettres de la façon dont le philosophe s’arrange de la distinction entre âme et
corps pour penser leur union substantielle. Descartes pose que
cette union est connue, saisie par les sens.
Avec Les Passions de l’âme, cette
correspondance contient, au gré de remarques développées pour illustrer les
idéaux de sagesse et de générosité, l’essentiel de la morale cartésienne. Dans
un des passages les plus connus, Descartes invite son interlocutrice à méditer moins, à reposer son esprit en
vivant davantage et en se mêlant aux conversations ordinaires.

1644 : Avec ses Principes de la philosophie, Descartes voulait présenter au
public sous la forme d’un exposé
systématique
, en plus de sa métaphysique, sa physique qui n’avait paru que partiellement.
Comptant que l’œuvre soit utilisée pour l’enseignement, il adopte la forme des traités scolastiques, égrenant son système au fil d’articles courts
et numérotés. Il reprend d’abord le contenu des Méditations dans l’ordre dogmatique des matières, et non plus
celui, analytique, de la découverte. Puis il en vient aux fondements de la physique,
expose les principes du mécanisme,
définit les notions de corps, d’étendue, de matière, de temps et de mouvement. Il en vient ensuite à l’astronomie, au mouvement des planètes, de la Terre
– qu’il défend d’une façon qui puisse convenir au Saint-Office. Il parle de la
formation du globe terrestre et disserte sur plusieurs problèmes physiques
particuliers. L’œuvre contient des passages cultes de l’œuvre cartésienne, où
il définit et présente la philosophie, à vocation pratique, comme un arbre (se
reporter au bas de cette page pour les citations).

1649 : Les Passions de l’âme ou le Traité des passions, né
de la correspondance avec la princesse Élisabeth, contient l’essentiel de la pensée morale de Descartes. Il pose
qu’il n’y a pas de contradiction entre la distinction de l’âme et du corps et leur
union ; en effet tandis que la distinction
est pensée, l’union est éprouvée. Les
passions désignent tous les phénomènes lors desquels l’âme subit une action
venue du corps. Le philosophe en donne une traduction
physiologique 
: c’est dans la glande
pinéale
qu’il a décidé que l’action de l’âme sur le corps s’exerce, via les
« esprits animaux », des
entités corporelles qui circulent dans le corps jusqu’aux terminaisons
nerveuses dans les muscles. Il livre une nomenclature
des passions qui dérivent de six
passions primitives 
: admiration,
amour, haine, désir, joie et tristesse, et développe une théorie
de la maîtrise de ces passions
, qu’il pose comme toutes bonnes par nature, puisqu’elles
ont pour fin la conservation du corps. Le tout est d’en faire un bon usage, de les orienter vers ce qui nous
est avantageux. Si l’âme ne peut empêcher les passions, elle peut prévenir leur
interaction avec les pensées, les soumettre
à la raison
, les domestiquer.
Descartes appelle « générosité »
la connaissance de sa propre liberté, ainsi que la « ferme et constante
résolution d’en bien user ». Le philosophe a également une approche médicale du problème et livre
pour finir une sorte de manuel d’hygiène
des passions
. Cette œuvre lance le mouvement de réhabilitation des passions qui se déploiera surtout au
XVIIIe siècle.
En 1649 toujours, Descartes, continuellement vilipendé et bien qu’y répugnant,
rejoint Stockholm où l’attend la
protection de la reine Christine à
laquelle il donnera des cours de philosophie. Le froid local vaut au philosophe
une pneumonie ; il meurt ainsi à
Stockholm en 1659 à l’âge de 53 ans. Plusieurs ouvrages paraîtront après sa
mort.

1662 : Sans s’opposer en tout à la physique scolastique, dont il reprend des
affirmations, le Traité de l’homme, rédigé au début des années 1630 et qui avait
d’abord appartenu au Traité du monde,
propose une alternative à cette physique en tirant les conséquences d’un savoir
instruit par des lois mécaniques,
appliquées aux phénomènes biologiques
et plus particulièrement aux fonctions
corporelles
du corps humain et à
nos facultés mentales. L’œuvre
anticipe le matérialisme physiologique qui
fleurira au
XVIIIe siècle avec Diderot, La Mettrie ou Sade, ainsi que les thèses des
philosophes et médecins du XIXe comme Broussais et Cabanis.

1701 : Les Règles pour la direction de l’esprit, commencées en 1628 mais
restées inachevées, exposent clairement la proximité
entre la méthode des mathématiques
et celle préconisée par Descartes, laquelle en paraît comme une généralisation, et ce afin de tenter d’étendre leur certitude, que le
philosophe ne trouve que chez elles, à
toutes les sciences
. Ainsi Descartes recommande de ramener les propositions
obscures aux propositions simples
qui les composent, de dénombrer les termes
connus et inconnus
d’un énoncé,
et de remettre tout cela en ordre en cherchant la raison de leur série.

Descartes met en scène dans La Recherche de la vérité par la
lumière naturelle
, ouvrage à la rédaction difficile à dater également
paru en 1701, une discussion entre trois personnages : Épistémon, un érudit typique de la scolastique ;
Poliandre, qui, formé par le
« grand livre du monde », n’a rien appris dans les livres ; et Eudoxe, qui représente le philosophe cartésien,
usant bien de son jugement éclairé
par la lumière naturelle. Descartes,
écartant les disciplines de pure érudition, livre ici le programme d’un enseignement
raisonné des sciences utiles
.

 

On parle souvent de Descartes comme étant le premier penseur de la philosophie moderne, l’inspirateur des
grands systèmes du XVIIe siècle notamment, de philosophes
innombrables, ou encore le fondateur
de l’idéalisme – il n’est ainsi rien
moins qu’un héros pour Hegel. En 1929 Husserl se positionnera encore par
rapport à lui en intitulant Méditations
cartésiennes
son célèbre recueil de conférences. L’adjectif cartésien,
abondamment utilisé, signalant son influence à tant d’égards, a cependant
participé à une simplification de sa
pensée – souvent résumée trop vite à
un rationalisme bien français –, pourtant riche sous de nombreuses perspectives
et source sans fin d’études.

 

 

« Au
lieu d’un grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que
j’aurais assez des quatre suivants :

Le premier
était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse
évidemment être telle […] ;

Le second
était de diviser chacune des difficultés que j’examinais en autant de parcelles
qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour mieux les résoudre […] ;

Le
troisième était de construire par ordre mes pensées, en commençant par les
objets les plus simples et les plus aisés à connaître […] ;

Le dernier
était de faire des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je
fusse assuré de ne rien omettre. »

 

« Je
me formai une morale par provision, qui ne consistait qu’en trois ou quatre
maximes dont je veux bien vous faire part. La première était d’obéir aux lois
et aux coutumes de mon pays […]. Être le plus ferme et le plus résolu en mes
actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les
plus douteuses […]. Tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à
changer mes désirs que l’ordre du monde […]. Employer toute ma vie à cultiver
ma raison, et m’avancer autant que je pourrais en la connaissance de la vérité,
suivant la méthode que je m’étais prescrite. »

 

René
Descartes, Discours de la méthode,
1637

 

« Ce
mot de philosophie signifie l’étude de la sagesse, et que par la sagesse on
n’entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite
connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir, tant pour la
conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l’invention de tous
les arts. »

 

« Toute
la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le
tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les
autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la
mécanique et la morale. »

 

René
Descartes, Principes de la philosophie,
1644

« Je crois que la vraie
générosité qui fait qu’un homme s’estime au plus haut point qu’il se peut
légitimement estimer consiste seulement, partie en ce qu’il connaît qu’il n’y a
rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses
volontés, ni pourquoi il doive être loué ou blâmé sinon parce qu’il en use bien
ou mal, et partie en ce qu’il sent en soi-même une ferme et constante
résolution d’en bien user, c’est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour
entreprendre et exécuter toutes les choses qu’il jugera être les
meilleures : ce qui est suivre parfaitement la vertu. »

René
Descartes, Traité des passions, 1649

 

« Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes
premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et
que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être
que fort douteux et incertain ; de façon qu’il me fallait entreprendre
sérieusement de […] commencer tout de nouveau dès les fondements […]. Mais
cette entreprise me semblant être fort grande, j’ai attendu que j’eusse atteint
un âge qui fût si mûr, que je n’en pusse espérer d’autre après lui, auquel je
fusse plus propre à l’exécuter. »

 

René Descartes, Première Méditation, 1641

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