De la démocratie en Amérique

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Alexis de Tocqueville

Alexis de
Tocqueville est un philosophe, homme politique et historien français né en 1805
à Paris et mort à Cannes en 1859. Avec Montesquieu, il est l’un des premiers
moralistes politiques français. Son œuvre particulièrement lucide et innovante
vise l’instruction des gouvernants français, à travers une étude du fait
démocratique observé aux États-Unis, où on lui sera aussi reconnaissant d’avoir
éclairé les ressorts et l’esprit des institutions mises en place. Son
anticipation des dérives du processus démocratique, dans son œuvre majeure De la démocratie en Amérique, est bien
connue.

Alexis de
Tocqueville naît dans une famille ultra-royaliste appartenant à la plus
ancienne noblesse normande. Le 9 thermidor, avec la chute de Robespierre, sauve
de la guillotine ses parents, arrêtés sous la Terreur. Son enfance est oisive,
faite de lectures, entre Paris et le château familial de Verneuil-sur-Seine,
dans un climat de nostalgie de l’Ancien Régime. Il a pour précepteur un abbé
influencé par le jansénisme qui lui transmet une éducation classique.  Son père étant devenu pair de France et
préfet de la Moselle sous la Restauration, le jeune Alexis étudie au Collège
royal de Metz de 1821 à 1823 en classe de rhétorique puis de philosophie ;
il jouit alors d’une certaine liberté. Le jeune homme y lie des amitiés
auxquelles il restera fidèle, y compris avec des roturiers.

Alors
qu’il a reçu une éducation religieuse rigoureuse, la lecture des philosophes
des Lumières à seize ans bouleverse sa foi et sa croyance en des valeurs
aristocratiques. Il observera désormais le monde sur le mode du doute. En 1823
il vient à Paris où il étudie le droit jusqu’en 1826, année où il présente ses
thèses en latin et en français comme il est d’usage. Ennuyé par ces trois
années de droit, matière qui ne l’intéresse pas, il part voyager plusieurs mois
avec son frère en Italie. La figure de Malesherbes parmi ses ancêtres et la
préfecture de son père lui valent une place de juge-auditeur au tribunal de
première instance de Versailles en 1827, qu’il occupe sans enthousiasme. Il
reste magistrat trois ans, acquiert de la méthode en instruisant les dossiers
et profite de son poste pour observer la société française. Tocqueville y lie
en outre de nouvelles amitiés, avec Gustave de Beaumont notamment, futur
collaborateur et compagnon de voyage. Ils bénéficient d’une émulation mutuelle
en concevant des programmes de lecture d’historiens et d’économistes et en
assistant par ailleurs aux cours en Sorbonne de Guizot sur l’histoire de la
civilisation à l’échelle française et européenne, enseignement à l’occasion
duquel le légitimisme familial chez Tocqueville décroît en faveur du mouvement
libéral, et qui lui vaut une inclination pour les grandes synthèses
historiques.

Pendant
les événements de 1830, il parcourt Paris avec un fusil pour aider à contenir
les débordements et assied par une expérience concrète la crainte des foules
héritée de ses parents. Il ressent un malaise face à l’issue des Trois
Glorieuses et devant le nouveau succès de la bourgeoisie. En tant que
fonctionnaire il prête serment à la nouvelle Charte à contrecœur, mais il fait
en sorte de se faire envoyer en mission dès l’année suivante aux États-Unis
avec son ami Gustave de Beaumont, pour y observer la constitution démocratique
du nouvel État et certaines problématiques juridiques. En 1832 paraît Du système pénitentiaire aux États-Unis et
de son application
, où l’on retrouve déjà la pondération, le sens
historique et les idées philanthropiques du penseur. Il s’agit de parvenir à
punir le condamné de sorte qu’il puisse devenir un futur citoyen utile à la
société. Tocqueville juge que certaines méthodes employées aux États-Unis
pourraient être imitées en France, qu’il s’agisse de travaux collectifs qu’il
observe à Auburn ou d’un redressement confiné à l’échelle d’une cellule comme à
Philadelphie ; la lecture de la Bible, propre à régénérer les esprits, est
en outre préconisée. Il s’agit dans tous les cas de lutter contre la corruption
spirituelle des prisonniers et de favoriser chez eux l’éclosion d’une nouvelle
conscience. Cet ouvrage, qui pâtit de l’ombre du chef-d’œuvre à venir de
Tocqueville, joua néanmoins un rôle important lors de la réforme de la
législation pénale.

Tocqueville
revenu en France s’inscrit comme avocat. En 1832, alors qu’il enquête sur
l’histoire sociologique de la Louisiane, il rencontre Étienne Mazureau, qui fut
à plusieurs reprises procureur général de cet État, lequel lui transmet des
données sociologiques, démographiques et linguistiques concernant La
Nouvelle-Orléans. Le premier tome de son essai De la démocratie en Amérique paraît en 1835 ; le philosophe y
analyse le monde politique de la Confédération. Le second, paru en 1840,
compare la législation et la vie aux États-Unis aux us européens. Le projet de
Tocqueville est de comprendre, non de juger ; et l’idée démocratique pour
une fois ne fait ni l’objet d’un pamphlet ni d’une utopie. L’avènement de la
démocratie, l’égalisation des conditions sont considérées comme des faits
inéluctables qu’il ne s’agit plus de choisir ou non. Les États-Unis deviennent
un exemple de démocratie propre à rassurer les adversaires de ce mode de
gouvernement, qui n’y voient que spoliation ou guerre civile ; dans ce
nouvel État, en effet, fortunes, droits, liberté et croyances sont respectés,
et il s’agit pour Tocqueville d’observer les conséquences naturelles du fait
démocratique là où il a atteint son épanouissement le plus complet.

Tocqueville
se fait en outre prophète quand il imagine les périls qui guettent un tel État
démocratique. En effet, la démocratie n’assure pas une libération définitive de
la tyrannie puisqu’une nouvelle peut se faire jour, reposant sur une
centralisation oppressive, les masses des assemblées, une législation uniforme
d’autant plus écrasante qu’elle est censée être issue de l’ensemble de la population,
un appareil politique absolu, prévoyant – autant de facteurs propres à étouffer
l’individu et la liberté. Le peuple serait alors l’objet d’une servitude
consentie, corollaire d’une perte du désir d’être libre, la mission de
favoriser l’égalité étant déléguée à un pouvoir qui aurait quelque chose de
despotique mais sur un mode doux, celui d’une dégradation de l’homme sans
tourment. Chez le peuple comme chez le roi, la toute-puissance apparaît
dangereuse à Tocqueville.

Le
penseur, pour éviter ces dérives, prône la décentralisation bien sûr, et en
contrepoint l’engagement dans des associations, une concentration sur des
libertés locales, mais encore l’indépendance de la presse et le respect de
toutes les tendances religieuses, assises morales indispensables selon lui,
propres à offrir des limites à ce qu’il est permis d’oser. Il s’agit
d’impliquer le citoyen dans les affaires publiques et de l’habituer à l’usage
de sa liberté. Tocqueville imagine que le peuple préfèrera, en parallèle de
l’accroissement de son bien-être matériel, la garantie d’un confort médiocre,
assuré par un pouvoir qui entame sa liberté, plutôt que le libre exercice de
celle-ci, ces tendances étant induites par une grande soif d’égalité.

Entre la
publication des deux tomes, Tocqueville est devenu député de la Manche en 1839,
mandat qu’il conserve jusqu’en 1851 et dont il se sert pour défendre au
Parlement ses vues libre-échangistes et anti-esclavagistes ; il part
notamment, mais à titre personnel, mener des enquêtes en Algérie en 1841 et
1846. Il occupe en outre des postes de conseiller général de la Manche
(1842-1852) et de président du conseil général (1849-1851). En 1848, est à
nouveau élu député, à l’Assemblée constituante de la nouvelle république, un
homme lucide qui avait prédit la révolution à la Chambre dès janvier – il
appartient alors au parti de l’Ordre, parti conservateur. L’année suivante il
siège à l’Assemblée législative et il est quelques mois ministre des Affaires
Étrangères, mais il quitte la vie politique après le coup d’État du 2 décembre
1851.

Déjà
membre de l’Académie des sciences morales et politiques depuis 1838,
Tocqueville est élu, très jeune, à l’Académie française en 1841 ; la
hauteur de ses vues est unanimement reconnue.

En 1856
paraît L’Ancien Régime et la Révolution,
où brille l’esprit de synthèse historique de Tocqueville dans la reconstitution
des événements politiques sociaux en France, du déclin de la féodalité aux
bouleversements démocratiques du XIXe. Il déplore que la Révolution
n’ait conduit qu’à un maintien de la centralisation mise en place par la
monarchie. L’adhésion effective de tous au bien public n’est pas assurée du
fait d’une faible participation à la vie politique de chacun. Tocqueville
corrige le point de vue de beaucoup d’écrivains, notamment ceux des Lumières,
qui n’accordent pas assez d’importance à la réalité des faits, tout à leurs
analyses des éléments d’une politique abstraite. Pour éviter la servitude
politique, il faut une éducation politique. L’œuvre brille par sa clarté portée
par un style limpide.

L’homme
s’exprime en pleine maturité dans ses Souvenirs,
écrits en 1850-1851 et publiés bien plus tard, en 1893, signe qu’ils pouvaient
déranger. Le penseur s’y montre à nouveau très perspicace et analyse des
événements récents survenus entre février 1848 et octobre 1849, entre petite et
grande Histoire. Il voit dans la révolution de 1848 la première manifestation
de socialisme. Tocqueville fait en outre le portrait des hommes de gauche de la
Seconde République, plagiaires de Robespierre et de Saint-Just ; de
Lamartine dont il voit les engagements et les prises de position comme une
façon de se distraire ; de Napoléon, dont les qualités d’âme sont
corrompues par les grands rêves de l’oncle. Tocqueville se montre libéral non par
enthousiasme mais parce que cela fait partie de l’ordre des choses selon lui,
et il ne peut dissimuler son héritage aristocratique, notamment lorsqu’il
méprise les socialistes et se montre dégoûté par le gouvernement de classes
moyennes en place depuis 1830.

Malgré
ses aspects prophétiques, la pensée de Tocqueville est conditionnée par les
bouleversements et les paradoxes de son temps. À son ami d’enfance Louis de
Kergolay, il écrivait : « Je n’ai pas de traditions, je n’ai point de
parti, je n’ai point de cause, si ce n’est celle de la liberté et de la dignité
humaine ».

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