Deux amis

par

Absurdité et cruauté en temps de guerre

L’histoire prend place dans un contexte assez particulier ; nous nous trouvons au cœur d’une guerre qui oppose la France à l’Allemagne, d’une cruauté aberrante, qui fera près de 260 000 morts en très peu de temps (six mois). Lors du siège, la vie à Paris est difficile : la population est affamée ; effrayée elle n’ose plus sortir de chez elle : « Paris était bloqué, affamé et râlant ». L’auteur n’exprime pourtant pas directement cette situation, c’est au travers de ses deux héros, Morissot et Sauvage, que l’auteur illustre cet état de misère, et de manière discrète. En effet, alors qu’ils abordent le sujet de la pêche, passe-temps auquel ils aimaient s’adonner régulièrement autrefois, les deux amis se demandent : « Quand y retournerons-nous ? ». En effet, avec l’arrivée des Prussiens, ils ne peuvent plus pratiquer cette calme activité. L’auteur met également discrètement en avant le peu de nourriture alors disponible à Paris ; après leur absinthe, les deux hommes se sentent « comme des gens à jeun dont le ventre est plein d’alcool ». Ce ne sont que de petites phrases qui expriment la situation des deux amis, comme si cela appartenait à leur quotidien et qu’ils s’en étaient accommodés. La discrétion de telles informations permet de ne pas accentuer le côté pathétique de leur situation, ce qui permet de susciter des sentiments d’empathie chez le lecteur plus mesurés et donc peut-être plus incisifs, car correspondant davantage à une situation réaliste, plus familière.

Devant le nombre de restrictions qu’ils doivent subir et l’inconfort qu’elles leur causent, les deux compères jouent de leurs relations pour parvenir à ce qu’ils souhaitent faire le plus au monde actuellement : se retrouver dans une situation connue en tant de paix, d’ordinaire paisible, et pêcher. Ils semblent vouloir sortir de leur quotidien que la guerre a rendu monotone, se détendre et se sentir un peu plus libres l’espace de quelques heures. Pourtant, ce choix va sceller leur destin. Plus ils pensent se rapprocher d’un moment de liberté, plus ils courent vers une mort certaine. Ils établissent leur campement non loin d’ennemis prussiens ; et alors qu’ils observent les manifestations de la guerre au loin, ils se retrouvent capturés par les Prussiens. Après une assez courte captivité, les deux compères sont tués. Leur fin est rendue plus consternante encore par la simplicité de l’exécution et de la narration.

Mais le moment où l’absurdité et la cruauté de la guerre frappent le plus le lecteur est celui de l’enlèvement des corps. Ceux-ci sont simplement lancés à l’eau, lestés de pierres, présentés comme de la nourriture pour les poissons : « Les corps, un instant balancés avec force, furent lancés au loin, décrivirent une courbe, puis plongèrent, debout, dans le fleuve, les pierres entraînant les pieds d’abord. » Comme pour justifier son geste, l’officier allemand ajoute : « C’est le tour des poissons maintenant », comme si le seul tort qu’on pouvait reprocher aux deux hommes était d’avoir fait préalablement du mal au poisson, révélant par là la gratuité, en réalité, du crime perpétré. Puis la vie des Prussiens reprend son cours, comme si de rien n’était, la mort de deux hommes innocents ne les affectant pas – ils ne sont que deux parmi des milliers d’autres. C’est sur ces mots que se conclut l’histoire : « “Fais-moi frire tout de suite ces petits animaux-là pendant qu’ils sont encore vivants. Ce sera délicieux.” Puis il se remit à fumer sa pipe. »

L’absurdité de la mort des deux amis, causée par la guerre, ne peut échapper au lecteur. Il en ressort quelque peu sidéré, abasourdi par la promptitude et la stupidité de la fin des deux héros. En temps de la guerre, la valeur du corps et de l’esprit n’existe plus : un corps en vie, s’il n’est pas de son camp, peut tout aussi bien être perçu comme un corps à abattre. Le vécu, l’histoire, l’existence de gens pourtant simples et sans histoires ne sont plus considérés.

La nouvelle de Maupassant, en mettant en scène des personnages on ne peut plus ordinaires dont la fin serait presque risible, permet alors de mieux faire prendre conscience à chacun de la cruauté de la guerre, mais surtout de la déshumanisation qu’elle opère dans les regards, des choix infondés qu’elle engendre, l’égalant à une faillite de l’esprit.

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