Deux amis

par

Résumé

Nous sommes en 1871, le printemps réchauffedoucement Paris. La ville est morne et triste, la population est affamée car lacapitale est assiégée par les Prussiens. L’empire de Napoléon III a déclaré laguerre à la Prusse et la République qui a succédé à l’Empire le 4 septembre1870 a poursuivi cette guerre désastreuse. La vie de la capitale est rythméepar le tonnerre des batteries d’artillerie du Mont Valérien, il n’y a plus riende convenable à manger, personne ne rentre dans la ville ni n’en sort.

C’est en ces douloureuses circonstances que monsieurMorissot se promène tristement sur les boulevards. C’est un modeste horloger,tranquille et sans histoires, qui mène une vie tout ce qu’il y a de paisible.Il n’a qu’une passion : la pêche à la ligne, mais une passion brûlante quifrise le fanatisme. Autrefois, quand la paix régnait, il quittait Paris chaquedimanche, prenait le chemin de fer jusqu’aux abords d’Argenteuil, et là, iltrempait le fil toute la journée. Mais il est bien triste maintenant, puisquetoute sortie est interdite. Et il est ravi de croiser la route de son ami monsieurSauvage, lui aussi un paisible petit commerçant, un mercier qui est aussi unpêcheur enragé. Ils se sont connus sur les rives de la Seine et aiment àpartager chaque dimanche la quiétude de la campagne. Ils passent des heures ensilence à regarder le bouchon flotter et à sentir les rayons du soleilréchauffer leur dos. C’est pour eux le plus exquis bonheur.

Ils décident de faire quelques pas ensemble, puisde s’offrir une folie : une absinthe, puis une deuxième. L’alcool montevite à la tête des deux bonshommes, grisés aussi par les premiers rayonsprintaniers. C’est monsieur Sauvage qui propose alors une chose inouïe :et s’ils quittaient Paris pour aller faire une partie de pêche ? Il connaîtbien un colonel qui leur donnera un laissez-passer pour franchir lesavant-postes français, et ils atteindront leur coin de pêche facilement. Lesdeux compères n’hésitent guère et les voilà partis, chargés de leur équipement.Effectivement, le colonel ami de monsieur Sauvage leur délivre le précieuxsésame. Ils avancent prudemment dans la campagne. Dame, si l’on croisait des Prussiens !Mais rien ne trouble la quiétude de cette journée de début de printemps.Parvenus au bord du fleuve, ils contemplent l’île Marante, vide aujourd’huisemble-t-il, et songent un instant que ces redoutables Prussiens qu’ils n’ontjamais vus ne sont peut-être pas bien loin… Mais qu’importe, il est temps depêcher.

C’est une pêche miraculeuse. Bien vite, lesgoujons frétillants s’amoncellent dans le filet à mailles serrées qu’ils fonttremper dans les eaux de la Seine. Ils pêchent, ils pêchent comme des furieux,jusqu’à ce que la quiétude du lieu soit brisée par un sourd grondement. Auloin, la batterie du Mont Valérien vient d’ouvrir le feu. Ils voient despanaches de fumée s’élever dans le ciel bleu, puis leur parvient le bruit del’explosion. Ce rappel brutal de la réalité de la guerre les amène à unediscussion sérieuse sur la politique. Dans le fond, ils sont bien d’accord :on ne sera jamais libre, des êtres seront toujours broyés par les boulets etdéchiquetés par les obus. Tel est le fond de leur raisonnement d’hommes bornéset inoffensifs.

La pêche se poursuit, tranquillement, quand lasensation d’une présence derrière eux les fait se retourner… Des hommes quiportent de drôles d’uniformes les tiennent en joue. Les Prussiens ! Bienvite, on les amène au petit campement, auprès d’un grand officier roux assissur une chaise qui leur parle en excellent français. Celui-ci leur tient cediscours : les deux hommes ne sont pas des pêcheurs à la ligne mais desespions. Puis il leur propose très simplement le marché suivant : ilslivrent le mot de passe nécessaire pour passer les avant-postes français à leurretour et ils sont libres. Sinon, ils seront fusillés. Ils ont un court instantpour se décider.

Les deux malheureux pêcheurs sont anéantis etréalisent bien tard leur énorme erreur. Cependant, même quand l’officier donneun ordre bref qui amène auprès d’eux le peloton d’exécution, ils ne parlentpas. L’officier va même jusqu’à les prendre à part l’un après l’autre pour lesinviter à livrer le mot de passe. Monsieur Morissot et Monsieur Sauvagetremblent de tous leurs membres, mais ils ne songent même pas à céder. Alorsl’officier fait mettre le peloton d’exécution en place, monsieur Morissot et monsieurSauvage sont mis debout l’un à côté de l’autre et les deux amis se serrent unedernière fois la main. La salve retentit, les deux paisibles boutiquiers sontfoudroyés. Toujours aussi paisiblement, l’officier prussien ordonne à un de sessoldats de prendre le fruit de la pêche des deux hommes et de jeter lespoissons dans une poêle. Si les goujons sont frits vivants, ce sera encoremeilleur.

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