Entretiens avec le Professeur Y

par

Accès complet et GRATUIT à cette fiche de lecture pour nos membres.

Louis-Ferdinand Céline

Chronologie : Vie &
Regards sur l’œuvre

 

1894 : Louis Ferdinand Destouches dit Louis-Ferdinand Céline naît à Courbevoie, dans la banlieue
parisienne. Son père est un homme lettré, dessinateur satirique amateur, employé
dans une maison d’assurances, dont le propre père avait été agrégé de lettres. De
1899 à 1907, l’enfant grandit passage
Choiseul
à Paris, où sa mère tient un magasin de dentelles. Élève médiocre que ses parents
destinent au commerce, il fait des séjours linguistiques en Allemagne et en
Angleterre. Il est placé en apprentissage
dans le commerce des tissus puis la joaillerie. En 1912, par devancement d’appel, il s’engage dans un régiment de
cuirassiers
. En octobre 1914, alors
maréchal des logis, il fait partie
des premiers blessés au combat –
blessé au bras droit il prétendra que c’était à la tête et qu’il a été trépané.
Il est déclaré invalide à 75 %,
pose en héros dans L’Illustré national et
reçoit la médaille militaire et la croix de guerre. Démobilisé, il est affecté
au consulat français de Londres où il fréquente des milieux
interlopes. En 1916, engagé par une
société commerciale, il devient surveillant
de plantation
au Cameroun pour
près d’un an. De retour en France il vit d’expédients avant de passer son baccalauréat et d’entamer à Rennes des études de médecine en 1919.
Il écrit alors des poèmes, une farce.

1924 : Ayant bénéficié de programmes allégés réservés aux anciens
combattants, Destouches termine ses études de médecine avec une thèse intitulée La Vie et l’Œuvre de Philippe
Ignace Semmelweis
, qui paraîtra sous le titre Semmelweis en 1936. Il y raconte le destin tragique d’un médecin hongrois (1818-1865) qui,
anticipant Pasteur, avait préconisé le lavage
des mains
au chlorure de chaux dans une maternité où il avait observé que le taux de fièvre puerpérale
augmentait en fonction de la présence d’étudiants, et que la maladie semblait
suivre leurs pas entre les salles de dissection et d’accouchement. Il rencontra
cependant l’hostilité du monde médical, fut révoqué deux fois, et même quand il
put ouvrir sa propre clinique on l’empêcha de prouver ses thèses, si bien que,
de caractère déjà irascible, il devint fou
et mourut d’une blessure qu’il s’infligea. L’auteur livre ici un récit
captivant, d’un style toutefois encore assez classique.

À l’issue de ses études, Destouches devient médecin hygiéniste pour la Société des Nations à Genève. Dans ce cadre il multiplie les missions à l’étranger : États-Unis
– où la visite des usines Ford le marque –, Cuba, Canada, Europe, Afrique. En 1927,
tout en restant affilié à la SDN, il ouvre un cabinet à Clichy, assure
des vacations au dispensaire municipal et se montre
constamment préoccupé de médecine
sociale
. Il multiplie les activités en lien avec la médecine pour compléter
ses revenus. Il aurait commencé à écrire le Voyage
en 1929.

1932 : Celui qui n’est encore qu’un médecin de banlieue de trente-huit ans abasourdit la critique quand paraît, chez le jeune éditeur Denoël, Voyage au bout de la nuit sous le pseudonyme de Céline,
emprunté à sa grand-mère. Ce roman autobiographique raconte les tribulations à
travers le monde d’un certain Ferdinand
Bardamu
, héros à la fois cynique
et pitoyable : il connaît
d’abord l’horreur de la Grande Guerre,
puis il passe en Afrique où il est témoin des méfaits du colonialisme sur une population quasiment réduite en esclavage. À New York il vit au plus près les
conditions de vie des émigrants, avant de se faire le témoin des procédés de
travail à la chaîne chez Ford. Revenu en France, où il s’installe comme médecin
dans une commune miséreuse, il reçoit une patientèle rongée par la
malnutrition, l’alcoolisme, souffrant de fièvres chroniques et se livrant à des
avortements clandestins. Il se fait ensuite embaucher par un hôpital
psychiatrique. Plutôt que de former une histoire continue, le récit s’égrène en
épisodes narratifs et l’œuvre se
distingue par un style innovant,
l’écrivain faisant entrer en littérature, dans des proportions jamais vues, la langue populaire, orale, de nombreux
gros mots, un argot que l’écrivain a
en partie appris avec son ami le peintre Gen Paul. La syntaxe apparaît désarticulée,
et les évocations sexuelles et scatologiques sont légion. Le héros,
tout en se faisant le porte-parole des humbles, les ridiculisent. Mais il ne
fut presque pas question de son style à la sortie de l’ouvrage, et la
communauté littéraire de tous bords trouva des raisons diverses de
l’apprécier : à gauche (Nizan, Trotski,
Aragon) on louait la critique sociale,
la mise en lumière de l’exploitation de l’homme – et un hommage à Zola rendu
par Céline en 1933 contribuera à se leurrer sur ses orientations –, et à droite (Daudet, Bernanos), on croit
lire une épopée humaniste en raison
du retour constant dans l’œuvre d’images de misère et de mort. Cette œuvre
scandaleuse, météoritique dans le ciel de l’édition française, fut donnée
favorite pour le prix Goncourt dont les jurés restèrent pusillanimes malgré les
efforts de Léon Daudet ; le prix
Renaudot
apparut alors comme un lot de consolation.

1933 : Céline avait écrit la comédie satirique
en cinq actes L’Église en 1926, avant le Voyage
donc, qu’elle annonce par son contenu. En effet il y est déjà question d’un docteur Bardamu, lequel passe de
l’Afrique aux États-Unis, puis au siège de la Société des Nations à Genève et
enfin dans une clinique de la banlieue parisienne. Le héros se trouve
constamment confronté à un cynisme
général
et exprime une tendresse
pour les enfants et les gens simples. Le style de Céline n’y est pas encore
tout déployé, il est encore mêlé de langue classique, mais on trouve déjà des monologues typiquement céliniens. La
pièce sera représentée à Lyon en 1936 mais Céline, qui finira par
reconnaître qu’il n’était pas un homme de théâtre, ne renouvellera pas
l’expérience.

1936 : Mort à crédit apparaît comme un antiroman d’éducation ; l’auteur y revient en effet, toujours
sur le mode de l’autobiographie romancée,
même caricaturée, fabulante, sur ses années de jeunesse dont il fait une chronique noire. Il romance notamment
ses années passées passage Choiseul
– qu’il appelle le « passage des Bérésinas » –, galerie couverte où
un Paris populaire de petits commerçants et artisans respire un air chargé de
gaz d’éclairage. Quittant l’école le tout jeune Bardamu se retrouve en apprentissage comme manutentionnaire,
puis représentant d’un joailler. Il fait ensuite un séjour linguistique en Grande-Bretagne avant de se faire bannir de
sa famille et de rencontrer un scientifique
éditeur de revue – inspiré d’Henry de Graffigny qu’avait connu Céline en
1917-1918 –, escroc qu’il suit dans
ses aventures à la campagne, où les deux hommes transforment les enfants qu’on
leur confie en sauvageons. Après le suicide de son « mentor », le
jeune Bardamu s’engage dans l’armée, et le lecteur se retrouve au début du Voyage. Toutes les expériences que fait
l’adolescent sont d’un sordide
consommé ; il se trouve exploité, volé, et même violé. Le récit extrêmement cru, au naturalisme outrancier, qui ne
délivrait plus aucun message, qui montrait du mépris même pour tous les idéaux
et ne proposait plus qu’une révolution
langagière
, choqua beaucoup. La syntaxe
célinienne se délite
ici en effet un peu plus, l’histoire se déployant au
gré de petites unités de sens que
séparent des points de suspension de
plus en plus fréquents. Ce phénomène s’accentuera encore avec Guignol’s Band. Le lecteur se voit sans
cesse interpelé par
l’auteur-narrateur qui cherche à l’impliquer
dans ses réactions affectives en
restituant, au gré d’une énonciation pulsionnelle,
les émotions dans une langue qui les miment au plus près. Céline propose ainsi
un nouvel art romanesque ; le
roman pour lui n’a plus vocation à émettre des idées ni même à raconter des
histoires. Et Mort à crédit apparaît comme
un chef-d’œuvre comique, poussant la
dérision et la désillusion à leur comble, en présentant un monde de l’enfance qui
n’a rien d’enchanté.

La critique qui avait apprécié ce qui
ressemblait à des dénonciations dans le Voyage
découvre ici avec surprise un stylicien
sans idéologie
, signe d’un malentendu qui a perduré. C’est encore le Voyage qui est l’œuvre la plus lue, la
plus appréciée de Céline, alors que l’auteur lui-même la prisait peu, jugeant
même son style vieillot et timide. L’écrivain sera blessé par l’accueil froid
réservé à ce deuxième roman et se consacrera pour un temps à des pamphlets.

Toujours en 1936,
la même année que Retour de l’U.R.S.S. d’André
Gide, après son séjour en URSS où il est parti dépenser les droits d’auteur de
la traduction russe du Voyage, Céline
publie un premier pamphlet, très
court, Mea Culpa, au propos anticapitaliste,
antibourgeois et anticommuniste.
L’auteur développe une image noire, pessimiste de la nature humaine et de son
avenir, auquel les égoïsmes de chacun nuiront invariablement selon lui. S’y
fait jour l’idée que le communisme
aurait été engendré par un complot juif
de grande ampleur, selon une ancienne idée de droite. Ses propos contre les
peuples « négrifiés » situés « au-dessous de la Loire »
sont d’une extrême violence.

1937 : Pour certains, le pamphlet Bagatelles pour un massacre est une
tache suffisamment noire dans l’œuvre de Céline pour rayer son nom de la liste
des grands auteurs du XXe siècle. L’auteur, passionné de musique et de danse, avait écrit l’argument
d’un ballet
, et ses essais infructueux pour le faire mettre en musique et
monter le font imaginer que les Juifs sont responsables de son échec. De là –
et de bien ailleurs sans doute – un flot impétueux d’insultes et de théories
présentant les Juifs comme des
croisés de nègres et de Mongols, des « Judéo-Mongols », des « sous-hommes » qui colonisent la
France et imposent leurs lois aux Français qui leur sont pourtant bien
supérieurs. Il en a également après la Russie
communiste
– où l’on n’a pas voulu de son ballet –, et il se livre à
certaines digressions, notamment quand il parle, plus heureusement, des
conférences internationales.

1938 : Céline poursuit le « massacre » avec un autre pamphlet, L’École
des cadavres
, continuant d’invectiver les Juifs, les Français enjuivées, les Russes communistes,
mais encore les francs-maçons, les
cocus… avec une outrance telle que des antisémites et des fascistes que les Bagatelles avaient peu dérangés en
ressentir une gêne. Il considère les tentatives d’union des Israélites, dans un contexte de
persécutions, comme une preuve de leur volonté
d’impérialisme
, et son goût pour les
Allemands
le pousse à regretter le démembrement de l’Empire de Charlemagne
et que la France ne soit plus unie à sa voisine. Une de ses thèses est que les
financiers juifs new-yorkais préparent une nouvelle guerre mondiale pour
s’enrichir sur le dos d’une Europe ruinée à reconstruire. Cette œuvre vaudra à
Céline et à Denoël une condamnation pour
diffamation
en 1939. Céline
publiera un troisième et dernier pamphlet antisémite en 1941, Les
Beaux Draps
, qui se fait l’écho de la débâcle et où s’exprime toujours sa sympathie pour les Allemands,
qui sont alors des occupants, ainsi que son mépris de la démocratie parlementaire.

Pendant la Première Guerre mondiale, Céline est
médecin à bord d’un paquebot, puis en 1940 médecin-chef du dispensaire de
Sartrouville, et enfin attaché au dispensaire de Bezons (Val-d’Oise) jusqu’en
1944. Il s’est installé à Montmartre
en 1941. S’il ne collabore pas
directement avec les nazis, il envoie des articles
violemment antisémites à des journaux collaborationnistes.

1944 : Avec Guignol’s Band, puis Le Pont de Londres (ou Guinol’s
Band II
) écrit tout de suite après mais qui ne paraîtra qu’en 1964, le
héros de Céline, Ferdinand, conduit le lecteur à Londres pendant la Première
Guerre mondiale
. Il s’agit d’une pongée
hallucinée
dans le milieu de la prostitution
via Cascade, l’oncle d’un ami du héros, et des petits trafics, au gré de rencontres de personnages fantasques : l’acolyte de Ferdinand, Boro, un
chimiste fasciné par les engins explosifs ; un prêteur sur gages obsédé de
musique s’habillant à l’orientale ; un général envisageant de se
lancer dans la production de masques à gaz, etc. Bardamu tombe également follement
amoureux d’une adolescente. Le tout semble procéder, souvent, d’un délire alimenté par la drogue et l’alcool. Le style de Céline s’affute encore, entre exagération, burlesque et amertume.

À la mi-juin
1944
, devant la défaite imminente de l’Allemagne et avec l’intention de
rejoindre le Danemark, pays neutre où il a fait virer de l’argent, Céline part
avec sa femme – Lucie Almanzor dite Lucette, épousée en troisième noce l’année
précédente – pour Baden-Baden avant
d’arriver en octobre à Sigmaringen,
où se retrouvent le gouvernement français en fuite et nombre de collaborateurs ;
ils y restent cinq mois. Il rejoint Copenhague
en 1945 et suite à une demande
d’extradition de la France il se retrouve incarcéré quatorze mois durant.
Libéré en 1947, du Danemark, il entreprend des démarches pour se trouver un nouvel éditeur, via Jean Paulhan et
Pierre Monnier, jeune admirateur de son œuvre. Il se démène aussi pour être
innocenté des accusations de trahison qui pèsent sur lui.

1949 : Casse-pipe, texte inachevé qui devait offrir une suite à Mort à Crédit, paraît grâce à la maison
d’édition créée par Pierre Monnier exprès pour publier Céline. On retrouve
ainsi Ferdinand qui, comme il l’annonçait à la fin du roman, s’est engagé, et l’auteur
s’attache ici à caricaturer la vie militaire en reconstituant la première nuit d’une jeune recrue à la caserne, en décrivant les marches lugubres au pas cadencé, la bêtise de sous-officiers soûlards, multipliant les longs monologues rageurs.

En 1950,
l’écrivain est condamné par la cour
de justice de la Seine pour « actes de nature à nuire à la défense
nationale » et déclaré en état
d’indignité nationale
. Il est amnistié
par le tribunal militaire en 1951,
en raison de son statut d’ancien combattant, et revient en France très marqué
physiquement par les épreuves endurées. Il acquiert un pavillon à Meudon où il continue
de pratiquer la médecine. Il y vivra jusqu’à sa mort avec son épouse, entouré
de nombreux chiens.

1952 : Féerie pour une autre fois raconte le séjour dans les geôles
danoises qu’a fait Céline entre 1945 et 1947. Ici Bardamu se fond dans
l’auteur, devenu lui-même plus explicitement personnage. Se sentant délaissé,
meurtri, trahi même, Céline fait alterner son texte entre rêveries, délires, fantômes et hantises. Il parle de ses conditions de détention, des quelques
mois avant son départ de Paris, alors qu’il pratiquait encore la médecine à son
appartement de la butte Montmartre, de la jalousie des autres écrivains à son
égard. Le roman, première œuvre de Céline à paraître chez Gallimard, où lui a été fait un pont d’or, sera un échec critique et public.

1954 : Le deuxième tome de Féerie pour une autre fois, intitulé
Normance
sur la pression de son éditeur, décrit d’une manière très vivante, hallucinée,
un bombardement qu’a vécu Céline
dans son immeuble montmartrois, rue
Girardon. Il se compare dans l’œuvre à Pline l’Ancien rendant compte de l’éruption
du Vésuve. Au début du roman, il subit une chute, et tout le reste du texte est
marqué par son délire, souvent paranoïaque, car il pense que les gens
autour de lui veulent l’agresser. Sont présents sa femme Lili, son chat Bébert,
un fort de la halle appelé Normance, ainsi que le cul-de-jatte Jules, réfugié
au sommet du Moulin de la Galette, qui paraît à Céline orchestrer le
bombardement des forces alliées et que l’écrivain insulte copieusement. De
nombreuses redites marquent le
roman, mimant la répétition des bombes
que Céline présente aussi bêtes que les hommes. À nouveau l’œuvre paraît dans
l’indifférence générale. L’œuvre de
Céline, sans thèses et sans idées, fondée sur l’élaboration
d’une « petite musique »,
apparaît à contre-courant alors que la littérature engagée et l’existentialisme
font la une de l’actualité littéraire.

La même année paraissent dans La Nouvelle Revue française (en volume
l’année suivante) les Entretiens avec le professeur Y. Il
s’agit d’une interview fictive entre
l’écrivain Céline et le « professeur Y », censé mener l’entretien mais
qui, caricature d’un agrégé de lettres, particulièrement anxieux, est constamment
moqué par Céline. Plus loin dans l’interview il s’avèrera franchement paranoïaque :
il serait en réalité le « Colonel Réséda » et sujet de persécutions. Convaincu
par son entourage, Céline déclare avoir décidé de se vendre le temps d’une
interview – et réellement, l’ouvrage fait partie d’une stratégie publicitaire, d’une entreprise d’explication de son œuvre et de réhabilitation
–, pour susciter un engouement nouveau autour de sa personne ; et
Céline de vanter son génie, dont il
s’est rendu compte un jour qu’il était dans le métro dit-il, son invention de « l’émotion,
prétend-il, dans le langage écrit » ; et de critiquer l’avide Gaston
Gallimard, les gens de l’édition, La Nouvelle Revue française, ses concurrents – des conformistes, des jaloux – ; et de se présenter en artiste persécuté, incompris
de son vivant, et dont les générations suivantes se serviront comme modèle. Il
déplore de manière générale le sort réservé à la littérature, aux artistes méconnus
de leurs contemporains ne pouvant vivre de leur plume. Il invite en outre les
écrivains à se laisser influencer par le cinéma,
et parle de l’usage de l’argot ou
encore de l’amour.

1957 : Céline entame ce qu’on appelle sa « trilogie allemande », qui suscite à nouveau l’intérêt du
public et des critiques, avec D’un château l’autre. Il est
interviewé à la radio et passe même à la télévision. Dans ce premier volume, après
avoir, comme de coutume, fustigé les
éditeurs avides – qui le forcent à
écrire, et auxquels il obéit puisque sa patientèle, pauvre, ingrate, ne suffit
pas à le faire vivre –, l’intelligentsia
– Sartre (lequel a fait, en 1948, l’objet du court pamphlet À l’agité du bocal), Aragon, Malraux,
Maurois ou Morand en prennent pour leur grade –, Céline raconte sa fuite de Paris lors de la Libération,
puis ses séjours « d’un château l’autre », c’est-à-dire à Sigmaringen puis dans une forteresse-prison danoise. À
Sigmaringen, il est accompagné par toute une foule de Français représentative
de la France collaboratrice, et Céline de livrer des portraits féroces de personnages
historiques
– Pétain et Laval au premier chef –, de décrire leur grotesque, leur mesquinerie, leur vanité,
le pitoyable de leur situation et l’insalubrité régnante en ces lieux, si
bien que la coutumière outrance célinienne verse dans un burlesque de farce.

1959 : Intrus dans l’œuvre de Céline, mais peut-être révélateur de l’être
profond de l’écrivain, les Ballets sans musique, sans personne, sans
rien
apparaissent comme un ouvrage guilleret
grâce auquel on peut imaginer à quoi auraient ressemblé les arguments de
ballets de Céline une fois mis en musique et montés. S’il s’y montre misanthrope, c’est avec malice, et s’y
font jour un caractère affable et un goût conservé pour la féerie.

1960 : Nord, deuxième volée de la trilogie allemande, raconte la fuite de Paris de Céline avec sa femme
Lili et son chat Bébert, pour Baden-Baden,
puis Berlin où ils sont les seuls
occupants d’un hôtel délabré tenu par un paysan sibérien. Le trio intègre
l’acteur La Vigue, rencontré au bureau des visas, et Céline se résout à trouver
refuge chez une vieille connaissance qui le fait vivre confortablement dans un
vaste souterrain, avant que cet ami ne le case à la campagne, dans un hameau où
les Français sont traités en parias et où règne la faim. Puis l’écrivain finira
par rejoindre le Danemark. À nouveau les descriptions d’un univers en ruines, grotesque,
alternent avec les plaintes de
l’écrivain
se sentant trahi, irrité du sort qu’on lui a réservé à l’issue
du conflit.

1961 : Louis-Ferdinand Céline meurt
à soixante-sept ans à Meudon d’une congestion cérébrale. Il venait de terminer Rigodon,
troisième et dernier volet de sa trilogie allemande, où il raconte son trajet vers Copenhague, d’une gare ravagée, d’un train délabré l’autre, évoquant ses compagnons de route éphémères – un docteur grec et une sœur en
charge d’un groupe de lépreux, un cortège d’enfants handicapés mentaux qui lui
sont confiés par une Française agrégée d’allemand –, entrecoupant constamment
le récit de ses plaintes de 1960, prophétisant le déferlement des Chinois sur la France et la disparition de la race blanche avec la complicité des religions
établies.

Céline se défendait de vouloir faire passer des
idées dans ses romans, il comptait seulement s’adresser à l’affectivité de ses lecteurs, en lui présentant un monde absurde, burlesque et pathétique,
à rebours de tout point de vue rationnel, de tout réconfort intellectuel. Depuis
les années 1970 principalement, la critique universitaire s’est saisie avec
passion de son œuvre. Écrivain infréquentable
et irritant pour les uns – une
partie de ses textes reste interdite de publication –, conteur et stylicien de
génie
pour les autres, parfaitement représentatif d’une époque irrationnelle, excessive et brutale,
Céline, surtout insaisissable, n’a
pas fini d’être tour à tour aimé et haï.

 

 

« Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux
gens-là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi,
vraiment, je ne savais pas. Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne
leur avais rien fait aux Allemands. J’avais toujours été bien aimable et bien
poli avec eux. Je les connaissais un peu les Allemands, j’avais même été à
l’école chez eux, étant petit, aux environs de Hanovre. J’avais parlé leur
langue. C’était alors une masse de petits crétins gueulards avec des yeux pâles
et furtifs comme ceux des loups ; on allait toucher ensemble les filles
après l’école dans les bois d’alentour, et on tirait aussi à l’arbalète et au
pistolet qu’on achetait même quatre marks. On buvait de la bière sucrée. Mais
de là à nous tirer maintenant dans le coffret, sans même venir nous parler
d’abord et en plein milieu de la route, il y avait de la marge et même un
abîme. Trop de différence. »

 

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932

 

« Encore une journée de
perdue ! Salie ! gâchée ! pervertie absolument ! anéantie
en cafouillages !… En crétines angoisses !… C’est que je puisse
me recueillir !… Véritablement… Enfin ! que je puisse m’abstraire !…
tu comprends ?… La vie extérieure me ligote !… Elle me
grignote ! Me dissémine !… M’éparpille !… »

 

« Souvent j’en croise, à présent, des indignés qui ramènent…
C’est que des pauvres culs coincés… des petits potes, des ratés jouisseurs…
C’est de la révolte d’enfifrés… c’est pas payé, c’est gratuit… Des vraies
godilles…

Ça vient de nulle
part… du Lycée peut-être… C’est de la parlouille, c’est du vent. La vraie
haine, elle vient du fond, elle vient de la jeunesse, perdue au boulot sans
défense. Alors celle-là qu’on en crève. Y en aura encore si profond qu’il en
restera tout de même partout. Il en jutera sur la terre assez pour qu’elle
empoisonne, qu’il pousse plus dessus que des vacheries, entre des morts, entre
les hommes. »

 

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936

 

« Le malheur en tout ceci, c’est qu’il n’y a pas de peuple, au
sens touchant où vous l’entendez, il n’y a que des exploiteurs et des
exploités, et chaque exploité ne demande qu’à devenir exploiteur. Le
prolétariat héroïque, égalitaire, n’existe pas. C’est un songe-creux, une
faribole, d’où l’inutilité, la niaiserie écœurante de toutes ces imageries
imbéciles, le prolétaire en cotte bleue, le héros de demain et le méchant
capitaliste repu à chaîne d’or. Ils sont aussi fumiers l’un que l’autre. Le
prolétaire est un bourgeois qui n’a pas réussi. Rien de plus, rien de
moins. »

 

Louis-Ferdinand Céline,
Lettre à Élire Faure, juillet 1935

Inscrivez-vous pour trouver des essais sur Louis-Ferdinand Céline >