Entretiens avec le Professeur Y

par

Les opinions sur la société de son époque et la littérature

L'auteur ne va pas se gêner pour se débarrasser du formalisme imposé par l'exercice pour prendre à son avantage l'entretien, et exprimer sa vision quant à la société dans laquelle il vit, la société contemporaine de l'œuvre, mais aussi la situation de la littérature, et partant, la sienne.

Il s'adresse quasiment directement au lecteur, ce qui peut dérouter quelque peu, pour formuler des critiques à l'égard de la société, mais aussi du public, et des goûts du publics en accusant ce public des raisons de sa baisse de succès commercial, notamment en ce qui concerne ses dernières fictions comme le Tome I de Féerie d'une autre Fois, l'obligeant ainsi à cet entretien.

Il va aussi expliquer que selon lui, le problème vient du public, et de ses nouveaux loisirs avec la société de consommation, les grands magasins, le développement de l'inutile finalement, du temps libre, des congés, de la société moderne importée des USA en quelque sorte, avec des grandes villes, les nouveaux moyens de transport, que ce soit la démocratisation de l'automobile ou les transports en commun (Bus, métro, trains) qui progressent, ou la montée de l'individualisme. Cela peut sembler surprenant mais selon Céline, une partie de la faute revient donc à la nouvelle façon de consommer, mais aussi aux nouvelles technologies de l'époque qui changèrent les manières de travailler ainsi qu'à la télévision qui occupe depuis toujours une part énorme de l'occupation du temps libre des peuples, sans compter le poids du cinéma. Céline estime donc que ces médias, ces écrans, ce temps libre et aussi les plus grandes opportunités de voyager font baisser le temps consacré à la lecture et donc à la littérature globalement : « La vérité, là, tout simplement, la librairie souffre d'une très grave crise de mévente. Allez pas croire un seul zéro de tous ces prétendus tirages à 1000.000 ! 40.000 !…et même 400 exemplaires !…attrape-gogos ! Alas !…Alas !…seule la "presse du cœur"…et encore !…se défend pas trop mal…et un peu la "série noire"…et la "blême"…En vérité, on ne vend plus rien…C’est grave !…le Cinéma, la télévision, les articles de ménage, le scooter, l’auto ! 2, 4, 6 chevaux, font un tort énorme au livre… tout "vente à tempérament," vous pensez ! et les "week-ends" !… et ces bonnes vacances bi ! Tri mensuelles !… et les Croisières Lololulu ! ». Mais ce n'est pas parce que ces nouveaux médias prennent de la place qu'il va se contraindre à aller à la télévision ou à la radio, se considérant lui-même comme « ni écoutable, ni regardable » : « Tu t'es pas vu, Ferdinand ? t'es devenu fou ? pourquoi pas télévisionner ? avec ta poire ? avec ta voix ? tu t'es jamais entendu ?…tu t'es pas regardé dans la glace ? ta dégaine ? »donc pas bon pour ce type de médias, qu'il juge valables pour ce qu'il appelle dédaigneusement « l’écrivain génial Illisy » et le « rasoir sans lame Gatouillat » c'est à dire le néant. Pour en rajouter, dans le politiquement incorrect, le Professeur n'hésite pas à lui lancer « ils vont jamais en prison ! eux ! ils se tiennent très convenablement ! Eux », montrant que Céline est réellement à contre-courant.

De plus cette nouvelle ère n'est pas uniquement quantitative au niveau du temps consacré à la lecture, mais elle est aussi qualitative selon Céline, qui pense que désormais, la culture baisse, critiquant la culture de masse qui propulse en haut des meilleures ventes des romans de mauvaises qualité, mal écrits, et ayant par exemple un vocabulaire peu riche, des histoires peu inventives, ce qui renforce en quelque sorte une certaine standardisation des goûts culturels, et cela n'encourage donc pas la bonne littérature.

Pour élargir son champ de critique, il va développer une position qu'il se doit de défendre, même s'il présente cela comme par défaut, d'un écrivain qui est toujours maudit (mauvaises relations avec les critiques, l'édition…) et comme un individu à contre-courant vis à vis de cette société et de la culture de son époque. Cela se matérialise par la métaphore des rails de métro, image dans laquelle son rôle serait celle d'un terroriste qui ferait sauter ces voies et dérailler les trains de ce conformisme qu'il critique. Il se présente surtout comme un auteur ayant connu le succès, et vivant désormais dans une précarité et une pauvreté qui le rendent malheureux, et qui n'arrangent rien à la vision qu'il a de la société de son époque. Céline en profite aussi pour égratigner certains de ses contemporains comme le philosophe Jean Paul Sartre qu'il surnomme « Tartre », faisant le rapprochement avec le mot tarte, ou encore le tartre, sorte de dépôt de l'eau.

Suite à cette critique de sa société, Céline s'interroge ensuite sur le statut de l'auteur lui-même et sur l'avenir de la littérature et du roman, dont il met la situation en parallèle avec l'arrivée sur le marché culturel du grand écran, du cinéma et des productions hollywoodiennes qui connurent de grands succès dès les années 1950 dans les grandes villes notamment. Selon lui la littérature doit se liguer, s'entraider face au développement du cinéma et l'auteur veut démontrer qu'il joue un rôle pour faire évoluer son art, participant à un enrichissement de la littérature et de la langue par exemple grâce à l'invention de nouveaux mots (des néologismes) afin de rendre la langue française plus souple, plus vive et vivante et ainsi au plus près de ce que l'on veut exprimer, comme le sentiments des personnages de roman. En effet, on peut retenir que ses romans étaient toujours l'occasion de nombreux néologismes dans lesquels il adaptait l'argot, le langage parlé et le « langage de la rue », donnant aux dialogues et aux réflexions des personnages un rythme différent. Céline l'affirme d'ailleurs : « La nature ne donne, croyez-moi que très rarissimement la faculté inventive à un homme », « l'émotion du langage parlé à travers l’écrit […] Une toute petite invention… pratique !… comme le pignon double pour vélo… » ou encore « Y'a guère que deux espèces d’hommes, où que ce soit, dans quoi que ce soit, les travailleurs et les maquereaux… […] et les inventeurs sont les pires espèces de "boulots" ! »

À cet égard, le célèbre poète et écrivain français du XX° siècle Raymond Queneau dira à propos du roman paru en 1932 Voyage au bout de la nuit qu'il fut ''le premier livre d'importance où pour la première fois le style oral marche à fond de train." Céline confirmera cette analyse, écrivant : « le souvenir du langage parlé! et qu'au prix de patiences infinies! de toutes petites retranscriptions!… »

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Les opinions sur la société de son époque et la littérature >