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Présentation

Jean Anouilh est né le 23 juin 1910 à Bordeaux en Gironde en France et est mort le 3 octobre 1987 à Lausanne, en Suisse.

Les Fables de Jean Anouilh est une œuvre de genre littéraire poétique parue au cours de l’année 1962 bien que cela se présente sous une forme assez originale. En effet, ces fables ne sont évidemment pas sans rappeler les célèbres fables de Jean de la Fontaine, grand écrivain de l’époque classique du XVIIème siècle. Jean Anouilh, comme de nombreux écrivains s’est inspiré de ces œuvres intemporelles pour essayer de les adapter au XXème siècle, ce qu’il a aussi fait au théâtre par exemple avec Antigone, reprenant la tragédie grecque antique.

Jean Anouilh rassemble 47 fables dans cette œuvre, en gardant à l’esprit l’idée et la forme des fables de La Fontaine. Des fables de ce livre seront aussi adaptées dans des spectacles de type marionnettes au théâtre de la Gaité-Montparnasse à Paris dès 1968 sous le titre de ” Chansons Bêtes ”. Le genre littéraire de la fable n’est pas à proprement parler un genre noble, plutôt un art ‘’ mineur ‘’ et Anouilh le sait.  Il l’exprime ainsi : ‘’  Ces Fables ne sont que le plaisir d’un été. Je voudrais qu’on les lise aussi vite et aussi facilement que je les ai faites et, si on y prend un peu de plaisir – ajouté au mien – il justifiera amplement cette entreprise futile. Il y a tant de gens dont c’est le gagne-pain de penser, de nos jours, que ce petit livre refermé et oublié, les occasions d’être profond ne vous manqueront certainement pas. ‘’ De cette manière, il montre au lecteur qu’il a écrit ce recueil sans grandes prétentions, que cela fut rapide, mais plaisant, et qu’il espère plaire au lecteur, rien de plus.

Anouilh, bien que reprenant la forme classique de la fable telle qu’instituée par La fontaine va en modifier la morale, en une manière de s’opposer au niveau du fond à la facture classique de la forme de son ouvrage. Par exemple cela se retrouve dans la fable reprenant le chêne et le roseau ‘’ Le chêne un jour dit au roseau : « N’êtes-vous pas lassé d’écouter cette fable ?

La morale en est détestable; ‘’ où le chêne se moque de la fable originelle et de son dénouement tragique pour lui.

Il prend donc souvent le contre-pied de l’original, en faisant aussi parfois triompher des personnages peu recommandables, comme dans ‘’ La vive ‘’ où une vive ( un poisson ) pique mortellement un enfant sur la plage, les familles se plaignent du fait qu’il ne puisse être soigné et qu’il souffre énormément et la fin est la suivante : ‘’ Il faut bien que chacun vive, Dit la vive, Qui avait piqué l’enfant. ‘’ en répondant aux parents qui se plaignent du prix des pharmaciens et des médecins. Outre le jeu de mot entre la vie et la mort et le subjonctif présent du verbe vivre, homonyme du nom du poisson en question, on remarque que la morale est cynique et que l’enfant, figure faible et victime ne triomphe pas du poisson.

Autre exemple, dans Le loup, la louve et les louveteaux, l’auteur va utiliser des mythes sur les animaux, la violence et la force du loup : ‘’ Le loup, l’horrible loup qui fait peur aux enfants,

Le loup maigre et cruel qui guette,

Assassin précis, l’innocent

Et l’emporte poissé de sang, ‘’ : le loup est présenté comme un animal cruel, qui tue et chasse pour vivre. Puis ensuite l’auteur va passer à la réalité sociale : ‘’ Votre maman n’a pas à se plaindre de vous ? ‘’ d’un point de vue humain, pour en finir sur la cruauté entre les êtres, où des chasseurs bavardent entre eux de leur chasse, qu’ils ont tué toute la famille de loups présentés en début de récit : ‘’ La louve près de lui était déjà tuée,

Les louveteaux aussi. Il ne défendait plus

Que des cadavres. À la fin pourtant on l’a eu, ‘’, enchainant la moralité sur la cruauté humaine : ‘’ Ce grouillement géant de meurtres et de mal,

Sous le regard froid de la lune,

C’est ce que l’homme appelle une nuit pure… ‘’, mettant en relief la cruauté des hommes envers les animaux et mettant en parallèle deux ‘’ races ‘’, tuant pour des raisons différentes.

La plus emblématique de ces fables est évidemment la Cigale, reprise moderne de la Cigale et la Fourmi de la Fontaine avec des personnages et une intrigue en bonne partie différente, en reprenant des thèmes plus proches du XXème siècle et en tournant cela à la comédie. Le souci d’Anouilh est ici de renouveler le monde de la fable, style à la mode au XVIIème siècle à la Cour royale, quelque peu abandonné depuis.

Dans cette fable modernisée, Anouilh a remplacé la fourmi qui est la figure du sérieux, de la rigueur, du travail et de l’économie par celle du renard, rusé et malhonnête qui va tenter de prendre de l’argent à la cigale, toujours présentée comme un personnage artiste un peu fantasque, fou mais attachant et bienveillant sur son entourage. Anouilh place directement le récit de l’aventure dans un cadre spatio-temporel bien particulier afin de pouvoir rendre compte de la modernisation et de la différence avec l’œuvre originale dont il s’inspire, l’époque est évidemment différente.

Le récit de la fable suit une structure comme un roman, c’est-à-dire une narration suivie et régulière en plusieurs étapes précises : premièrement on débute par exemple avec l’entrée des personnages comme s’ils entraient en scène avant d’agir, afin que le public sache à quoi il a affaire au lever du rideau : ce sont les vers 1 à 8 : ” La Cigale ayant chanté tout l’été  ” est le même début que l’originale. Puis cette  cigale a besoin de manger et cherche une solution : ” Elle alla trouver un renard ”, qui remplace le rôle de la fourmi. Le contexte social et historique est différent, elle n’a pas beaucoup d’argent, bien qu’elle ait passé l’été à chanter et danser dans ” maints casinos ”.

Du vers 9 à 55, Anouilh fait de nous, lecteurs, des témoins de la visite que rend la cigale au renard, spécialisé dans le ” prêt hypothécaire ”.  Le renard, beau parleur et homme d’argent, flairant la bonne affaire, pensant pouvoir arnaquer la cigale parle en monologue pendant les vers 9 à 32, ne lui laissant pas le temps d’en placer une : en effet, il se croit malin et croit qu’il peut  profiter de la cigale, qui est « artiste » et qu’il pense être dans son monde, sans repère concret et incapable de gérer son argent. D’où la proposition qu’il fait, de gérer son argent à sa place et de s’enrichir, au lieu de placer l’argent de la cigale, mais cette dernière n’est pas bête ni naïve.

Du vers 32 à 44, elle dévoile la réalité de son personnage au renard : la cigale est tout le contraire de ce qu’il croyait ; une artiste certes, mais c’est surtout une star encore plus cynique que lui. Elle brandit la menace de l’avocat qui est un serpent, si jamais il ne lui faisait pas des taux encore plus intéressants et élevés qu’aux autres. Elle finit en disant qu’elle n’hésiterait pas à exproprier les pauvres, c’est sur leur dos que l’enrichissement se fait le plus : elle domine donc le renard dans le dialogue car elle est une sorte de femme d’affaire bien loin de l’image d’artiste, mauvais gestionnaire que l’on pouvait se faire. Anouilh critique le cynisme et le besoin de faire de l’argent qu’ont certains artistes trop commerciaux et qui perdent par la même leur art pour devenir riches et célèbres.

L’épilogue de la fable, par les deux derniers vers ,confirme l’idée du récit et représente l’inverse , un contre-pied à celle originale de La fontaine : ”Maître Renard qui se croyait cynique, S’inclina, Mais depuis, il apprend la musique.” La moralité de la fable est donc le fait que le renard, qui représente la banque, l’usurier se croyait cynique en pensant pouvoir profiter de l’argent d’une pauvre cigale, mais cela s’est retourné contre lui car elle fut plus maligne que lui et à la fin du récit, c’est lui qui est perdant.  C’est l’exact inverse du Corbeau et le Renard, ou de la Cigale et la Fourmi, dans lesquelles le renard profite de la vanité et de la naïveté du corbeau, et où la cigale qui incarne l’artiste pauvre se retrouve en position de faiblesse.

Le cynisme n’est donc pas l’apanage des usuriers et des banques et que depuis, le renard joue de la musique, tout comme la cigale, artiste, qui finalement est plus cynique que lui encore.

L’auteur utilise de nombreuses indications de siècle moderne : comme les casinos ou les boites de nuit, mais également le métier d’avocat (le serpent). La cigale est l’artiste et le renard est un usurier, un banquier peu scrupuleux. La fable et le récit surprennent le lecteur qui pense au départ que le renard va réussir à spolier la cigale qui serait une artiste. Par ailleurs Anouilh prend le contre-pied de La Fontaine en présentant le renard comme le grand perdant de l’histoire, qui se croit malin et qui ne parvient pas ici à ” vivre aux dépends de ceux qui l’écoutent ” contrairement à la fable « Le Corbeau et le Renard ».

Le dialogue occupe la majorité de la fable et de ses vers : le récit est donc très théâtral et cela met en exergue la personnalité des personnages, ainsi que leurs ambitions propres. L’auteur les fait beaucoup parler, afin qu’ils puissent révéler leurs subtilités, c’est par le langage qu’ils cherchent à profiter l’un de l’autre. On retrouve des formes du dialogue théâtral, comme l’ironie, la flatterie, le respect exagéré, l’exagération aussi dans les propositions présentées comme alléchantes au possible, ou encore des tentatives de persuasion par des images grandiloquentes sur l’art et sa mise en position inférieure en montrant qu’il admire les artistes, alors qu’il tente simplement de soutirer de l’argent de manière frauduleuse. Cela se relie à la comédie, à la tromperie des personnages et du profit de l’intelligence envers les plus faibles, bêtes. Au contraire, la cigale est très directe et annonce sa personnalité sans détour en expliquant ce qu’elle veut, en menaçant le renard et en prenant le dessus dès le départ.

On voit ainsi le rapport à l’art, l’argent, le monde moderne qui a changé la vision des personnages et des caractères des animaux pourtant assez symboliques, comme une évolution depuis le siècle de La Fontaine pour se retrouver dans une situation plus actuelle, comme quoi le monde change.

 

Pour conclure sur l’œuvre des fables d’Anouilh, bien que ressemblant dans la forme aux fables classiques, elles s’en éloignent sur le fond, l’auteur soulignant par là même que les mœurs ont évolué en trois siècles. La moralité des fables évolue donc logiquement de la même manière : l’auteur se joue toujours autant de ses semblables mais de manière différente, en concordance avec l’évolution de la société.

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